Le corps

5 Juil 2019 | | Laisser un commentaire

Nous avons vu dans le précédant article que les émotions se propagent dans le corps à travers le flux sanguin et qu’elles se révèlent à nous par l’intermédiaire de manifestations physiques présentes dans notre corps. Les dernières découvertes scientifiques confirment ce que nous savions intuitivement depuis longtemps : le cerveau et ses 100 milliards de neurones n’est pas le seul maître à bord. Le ventre (200 millions de neurones, autant que dans le cortex d’un chien) ainsi que le cœur (40 000 neurones) sont deux endroits du corps dans lesquelles siège un concentré d’intelligence.
C’est au niveau du ventre que l’on ressent le plus l’émotion de la peur. Ne dit-on pas j’ai l’estomac noué lorsque nous sommes inquiets, angoissés ou amoureux ou agir la peur au ventre ou encore agir avec ses tripes ? Notre cerveau viscéral participe aux prises de décisions.
Le cœur est également le siège de manifestations physiques telle que l’augmentation du rythme cardiaque lorsque nous sommes par exemple stressés ou amoureux. A l’instar du ventre, le cœur prend part aux options retenues rendant également irrationnels aux yeux de notre entourage certains de nos actes. Nos choix sont, de notre point de vue, cohérents même si nous ne sommes pas toujours conscient des mécanismes qui régissent le fonctionnement de notre être. « Quand on sent au fond de son cœur qu’une chose est vraie, elle relève d’un degré de conviction différent, presque plus profond, de celui que nous procure l’esprit rationnel. » (D. Goleman – L’intelligence émotionnelle tome 1). Blaise Pascal n’a-t-il pas écrit à ce sujet : le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ? « Nos émotions font partie intégrante de nos raisonnements bien que nos discours ne le reconnaissent guère. » (P. Caillé – Voyage en systémique).
Dans ce dernier article d’une série de cinq articles dédiés aux trois dimensions caractérisant l’être humain, je vais parler du corps et tout particulièrement du ventre, appelé également deuxième cerveau. « Votre abdomen est littéralement le « centre de gravité » de votre corps bien au-dessous de la tête et du tapage de votre esprit pensant. » (J. Kabat-Zinn – Au cœur de la tourmente, la pleine conscience).

Nous avons vu dans l’article sur l’esprit que « Depuis l’époque de Descartes au XVIIème siècle, la pensée scientifique occidentale a divisé l’unité intrinsèque globale de l’être en deux domaines séparés, n’interagissant pas par essence, celui du soma (le corps) et celui de la psyché (l’esprit). » (J. Kabat-Zinn – Au cœur de la tourmente, la pleine conscience). D’un côté l’esprit et la pensée de nature immatérielle, et de l’autre, la matière avec le cerveau et le corps, le tout interconnecté par l’intermédiaire des émotions. « Les émotions sont des messagères précieuses, interfaces entre le biologique et le psychologique, à mi-chemin entre le corps et la raison. » (E. Couzon et F. Dorn – La magie des émotions).
A la différence de la pensée scientifique occidentale, la pensée indienne ne distingue pas l’esprit du corps. « La lucidité bouddhique n’est pas la compréhension occidentale. D’un côté, on éprouve la psychologie par la pratique du corps, de la respiration (la méditation par exemple) ; de l’autre, on tente de la concevoir d’un point de vue intellectualiste et scientifique (Idées, logos, syllogismes) selon la tradition inaugurée par Platon, suivi d’Aristote. » (O. Houdé – Histoire de la psychologie).
Accorder le corps et l’esprit est le destin de l’Homme et ce n’est pas de notre ressort de nous passer de l’un ou de l’autre. « Les pythagoriciens voyaient dans le corps un instrument de musique dont les cordes spirituelles doivent avoir la tension juste, et, à notre insu, nous comparons toujours le corps à une espèce de guitare quand nous parlons de « tempérament » et de « tonus » musculaire. » (A. Koestler – Le cri d’Archimède). Comme j’ai eu l’occasion de l’évoquer dans l’article Tête – Cœur – Corps, une vie humaine qui se veut harmonieuse dépend essentiellement de l’équilibre qui s’établit entre les trois dimensions symbolisant l’être humain. Il est inconcevable qu’un organisme comme le notre soit pérenne lorsque seulement un ou deux axes sur les trois sont investis. J’ajouterais ici, que ce subtil mélange est propre à chacun et qu’il nous maintient dans un parfait alignement vertical, symbolisant la marche de l’Homme à l’instar de l’écriture Kanji des chinois et des japonais qui va de haut en bas et de droite à gauche.

« La parole exprime et le corps ressent. » (P. Caillé – Voyage en systémique). Il n’y a pas d’opposition entre les deux, cependant, dans nos sociétés occidentales le dire prend souvent le pas sur le faire car la parole (l’esprit) est jugée supérieure à l’action (au corps), pour preuve le peu de place accordé à l’apprentissage des sports ou des matières techniques à l’école au bénéfice de matières dites générales comme les mathématiques, qualifiées d’abstraites par le philosophe et sociologue anglais Herbert Spencer.
« L’esprit fait partie de la noblesse, le corps de la plèbe (1). L’un nous approche des dieux et de l’immortalité, l’autre de la souffrance et de la disparition. » (P. Caillé – Voyage en systémique).
Les religions promettent une vie après la mort. L’âme perdure et le corps périt. Cette croyance participe certainement à l’impression de supériorité de l’esprit sur le corps. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’évoquer dans l’article intitulé Temps ou événements temporels ?, nous ne savons rien du temps. Seuls les changements affectant les êtres, les choses, etc. sont perceptibles comme du point de vue atmosphérique, le vaste ciel contient les variations climatique dans son espace. Lorsque vous croisez à nouveau la route d’une connaissance, vous ne pouvez vous empêcher de penser, comme elle a vieilli !, tout en espérant que le temps soit moins implacable à votre égard.
J’ai déjà abordé, dans les articles L’entre-deux et Morale et éthique, la vision orientale de la nature duelle du yin et du yang symbolisée par un cercle à l’intérieur duquel un S sépare et unit les contraires dans une parfaite complémentarité.
Ici, il s’agit de l’esprit et du corps séparés par la frontière fluctuante d’un S comme Sentiment ! Par définition le sentiment est une construction mentale passant par la pensée et s’appuyant sur une émotion, ou un mélange d’émotions, transmise(s) par le corps. Dans un certain contexte, le corps est le siège de manifestations physiques trahissant la présence d’émotions. L’esprit, par l’entremise des pensées et des mots, exprime également un vécu émotionnel. L’esprit et le corps sont intimement liés car il n’y a pas de pensée sans matière et inversement, il n’y a pas d’être humain sans intelligence (intellect et intelligence émotionnelle confondus). « Les deux opposées incluent une même entité et en font partie. Ils sont en « dialogique » entre eux, pour reprendre le mot d’Edgar Morin. » (F. Kourilsky – Du désir au plaisir de changer). Animé par l’intelligence de l’esprit, le corps est vivant et en retour, l’action pousse l’esprit à demeurer alerte. Un esprit sain dans un corps sain, a écrit le poète latin Juvénal dans la dixième de ses seize satires.

Malgré la prépondérance de l’intellect sur le corps dans nos sociétés occidentales actuelles, le corps résiste et tente de se faire entendre afin de maintenir l’unité corps-esprit originelle. Pendant longtemps la préoccupation principale des adultes a été d’être respectable en menant une existence bourgeoise conformément aux valeurs dictées par la société. Les codes sociaux changent selon l’époque et la culture. « Maintenant, ils se soumettent à d’autres dictatures : paraître jeune, avoir un corps conforme, mince, bronzé, sans rides. » (C. André – Imparfaits, libres et heureux).
A la recherche du corps parfait, ils ont recourt aux régimes alimentaires, soins diététiques, programmes sportifs, au yoga et à la chirurgie esthétique pour atteindre l’objectif qu’ils se sont fixés. Pour nos contemporains, le corps est devenu un objet décoratif.
L’esprit est à l’origine des problèmes que rencontre le corps. Nous avons vu dans l’article sur l’esprit que ce dernier crée des représentations constituant notre réalité. La plupart des occidentaux, femmes et hommes confondus, sont de nos jours insatisfaits de leur corps. Dans leur esprit, leur enveloppe charnelle ne correspond pas à l’image qu’ils ont des canons de beauté actuels. Ils n’acceptent pas leur apparence physique. L’écart entre le corps qu’ils habitent et celui dont ils veulent se parer provoque en eux un conflit générant une souffrance psychique et également physique. En voulant exister, le corps ne serait-il pas devenu l’esclave du grand maître esprit ? Dans un monde contrôlé par une parole politiquement correcte et galvaudée, le corps permet d’outrepasser les interdits et de redonner du crédit à la parole.
Tatouage, piercing, musculation ou maigreur sont différents moyens de signifier à soi et aux autres que l’on existe. Le corps veut rendre tangible les réalités que l’esprit construit. « Confusément, chacun de nous sait qu’il n’y a pas d’identité ou de relation possible aussi longtemps que corps et parole restent dissociés. » (P. Caillé – Voyage en systémique).

Il arrive parfois que le corps fasse connaître ce que la parole tait. C’est ce que l’on nomme la somatisation : « Utiliser son corps pour exprimer une plainte ou un mal-être et ainsi demander de l’aide. » (A. Braconnier – Protéger son soi). « Le corps exige la santé, c’est-à-dire un véritable équilibre de tous les éléments qui le constituent. » (Dr E. Berne – Que dites-vous après avoir dit bonjour).

Après avoir fonctionné au ralenti durant l’hiver, en été le corps exulte alors que l’esprit prend le contrepied en s’installant dans une torpeur estivale dans laquelle il trouve enfin la sérénité qui lui fait tant défaut le restant de l’année. C’est comme si, au fil des saisons, le corps et l’esprit respectaient le principe des vases communicants dans une recherche permanente d’équilibre non pas dans une opposition mais dans une complémentarité maintenant l’intégrité de l’être humain. « L’hiver est la saison préférée de l’esprit. Mais le corps prend sa revanche en été. En se déshabillant le corps annule l’esprit. » (D. Laferrière – L’art presque perdu de ne rien faire).

J’ai participé le samedi 9 juin 2018 à un stage de karaté dirigé par Kazuhiro Sawada senseï (2). L’objectif de son cours était de nous faire travailler le souffle. Selon lui, l’énergie se trouve dans trois endroits distincts du corps. Le principal emplacement est appelé Seika-tanden, il est fondamental dans la pratique des arts martiaux et du bouddhisme zen. Il est situé trois doigts sous le nombril et deux doigts vers de l’intérieur de l’abdomen (Hara en japonais). C’est à partir de ce point que l’énergie vitale (Ki en japonais) circule naturellement en empruntant le réseau de méridiens. Viennent ensuite Chu-tanden et Jo-tanden. Le premier est situé au niveau du cœur et le second au niveau du front. « Les langues asiatiques ont en général un seul mot pour désigner l’« esprit » et le « cœur ». » (Jon Kabat–Zinn – Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » et en japonais le mot est Kokoro.
Installer la respiration au niveau du ventre permet d’enraciner le corps dans le sol, de mieux maitriser les émotions, particulièrement la peur, et d’avoir au final l’esprit plus clair pour aborder les vicissitudes de la vie. « Cette respiration est aussi le moyen de réaliser l’unité du corps et de l’esprit. » (T. Deshimaru – Zen & arts martiaux).

A l’époque féodale japonaise, période où les guerres de clans faisaient rage, un seul geste juste suffisait. « Une conscience juste est essentielle au mouvement juste du corps. » (T. Deshimaru – Zen & arts martiaux). La conscience doit être vigilante afin de saisir dans les yeux de son adversaire une absence et donc une opportunité d’action. Sans peur et tout ce qui caractérise l’ego : l’orgueil, la haine, la mesquinerie, etc., le corps bouge inconsciemment sans qu’intervienne la pensée. « Corps et conscience s’unissent : on pense avec le corps entier, on s’investit totalement dans la réaction. » (T. Deshimaru – Zen & arts martiaux).

(1) la plèbe : le peuple, le bas peuple ; populace (Larousse).
(2) senseï : « professeur » ; « celui qui a commencé avant… ».

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