Les émotions

3 Juin 2019 | | Laisser un commentaire

« Ce qui caractérise l’être humain, c’est non seulement sa mobilité, mais aussi sa faculté d’acquérir des connaissances et sa capacité d’éprouver des émotions. » (J-J. Wittezaelz et T. Garcia-Rivera – A la recherche de l’école de Palo Alto). Après avoir écrit sur le cerveau, l’esprit, la pensée et avant d’écrire sur le corps, je vais vous parler dans cet article des émotions.
L’émotion est un trouble physique et psychique qui nous submerge en se propageant dans le corps à travers le flux sanguin. Elle est, à l’instar du système immunitaire, en contact avec toutes les cellules. C’est grâce aux manifestations physiques présentes dans notre corps que les émotions se révèlent à nous : mains moites, palpitations cardiaques, maux de ventre, transpiration, etc. Le corps ne ment pas et il est difficile de cacher aux autres ses émotions. Chacune d’entre elles est une expérience singulière mais le plus souvent « Tout le corps est en ébullition quand vous êtes touché par l’émotion ! » (E. Couzon et F. Dorn – La magie des émotions). A l’instar du souffle, interface entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, l’émotion est une passerelle entre le corps et l’esprit, une composante de l’énergie vitale.
Nous ne pouvons pas ne pas avoir d’émotions et ne pas être poussés par elles à agir, l’émotion étant par définition un processus automatique d’adaptation mettant en mouvement. « Les émotions nous éloignent de l’état de non-désir en nous donnant une motivation pour agir. » (T. Ben-Shahar – L’apprentissage du bonheur). Nous ne pouvons pas non plus déclencher ou arrêter une émotion mais par contre, nous pouvons contrôler la force des manifestations physiques et psychologiques qu’elle provoque. Les samouraï (1) étaient des experts dans l’art de maîtriser les émotions et le corps. « Pas de caractère sans autodiscipline ; comme l’ont fait remarquer les philosophes depuis Aristote, la vie vertueuse est fondée sur la maîtrise de soi. » (D. Goleman – L’intelligence émotionnelle Tome 1).

Dans les articles concernant le cerveau et la pensée nous avons vu que la perception d’un évènement à travers nos sens provoque spontanément une émotion. Quand l’élément déclencheur est perçu comme une menace pour notre intégrité physique (cf. article sur le cerveau) nous réagissons instantanément et instinctivement face au danger par la fuite, l’attaque ou la sidération. La peur panique ou la rage qui envahissent notre corps sont des émotions réactives adaptées et proportionnées à l’événement. Une fois la vague émotionnelle passée, la pensée réapparait et on peut alors nommer l’émotion.
Lors de conflits du quotidien, notre corps réagit chimiquement comme si nous étions face à un fauve et donc de façon inadéquate (cf. article sur la pensée).
Notez que la sensation de menace est strictement personnelle. « C’est en nous que « ça » se passe, dans notre regard, notre façon d’appréhender le monde, l’autre et nous-mêmes. » (C. Aimelet-Périssol – Comment apprivoiser son crocodile).

Lorsque la pensée est absente de l’émotion, le geste est juste et le retour au calme émotionnel rapide. C’est ce que l’on observe quand, par exemple, une gazelle échappe à un prédateur. Avant l’attaque, elle parait entièrement concentrée sur l’acte de brouter l’herbe au sol. Pour nous observateurs, elle semble dans cette état de calme une proie facile, cependant, ses sens sont constamment en alerte et à la moindre odeur, au moindre bruit ou mouvement perçu elle détale dans une déconcertante décontraction. C’est tout son corps qui a pensé. Puis, une fois le danger éloigné, elle retourne immédiatement à ses occupations comme si rien ne s’était passé.
Les enfants ont un comportement similaire. Par exemple, ils passent instantanément des pleurs au rire comme ils lâchent d’un seul coup, après l’avoir serré très fort, votre main. La flexibilité émotionnelle de l’enfant est plus importante que celle de l’adulte. « Sa capacité à faire redescendre l’émotion rapidement tient au fait qu’il n’élabore pas encore de pensée complexe. » (E. Couzon et F. Dorn – La magie des émotions).
Chez l’adulte, la pensée maintient l’émotion la transformant alors en un sentiment générant à terme du mauvais stress appelé stress négatif. « Alors que l’émotion est une information transmise par le corps, le sentiment est une construction mentale qui passe par la pensée.» (E. Couzon et F. Dorn – La magie des émotions).
La pensée est facétieuse. Elle et responsable du désordre qui règne en nous car, à la différence de l’émotion qui est brève et intense, le sentiment associé éprouvé au fond de nous perdure. C’est lorsque la pensée intervient que les problèmes apparaissent. Que ce soit dans le cadre professionnel, privé ou personnel, nos relations aux autres sont souvent entachées de conflits.

Lorsque nous nous sentons manipulés ou agressés, nous réagissons le plus souvent en contre-attaquant instantanément par un « non » ferme et définitif sur un ton de voix cassant ou par des insultes à l’égard de l’autre. Parfois, nous résistons aux exigences des autres dans une attitude passive, mais quelle que soit la réponse adoptée, l’autre se sent à son tour menacé.
J’ai eu l’occasion de rapporter dans des articles précédents (« La peur du jugement des autres » ou « La persévérance ») différentes définitions de « l’assertivité ». Concernant cet article sur les émotions, je retiendrai celle du professeur émérite de médecine Jon Kabat-Zinn qui, dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » écrit : [L’assertivité concerne votre capacité la plus profonde de vous connaître, d’avoir une lecture appropriée des situations et d’y faire face consciemment. Si vous avez conscience de vos sentiments en tant que sentiments, il devient alors possible de sortir des modes passif et hostile qui émergent si automatiquement quand vous vous sentez provoqué ou menacé.]

Nous touchons ici la définition de la conscience de soi appelée « conscience émotionnelle » qui consiste à « s’observer et identifier ses émotions ; se doter d’un vocabulaire pour les exprimer ; connaître les relations entre pensées, émotions et réactions. » (D. Goleman – L’intelligence émotionnelle Tome 1).
Afin d’entrevoir les liens entre vos différents niveaux de perception, je vous propose de noter dans un carnet ce que vous avez pensé, ressenti et fait lors des différentes interactions avec votre environnement lors de la journée. Dans une acceptation inconditionnelle, relisez chaque soir vos écrits du jour et prenez ainsi progressivement conscience des fondements de vos pensées, de vos émotions, de vos actes et également de l’unité de votre organisme. « Chaque événement, aussi mineur ou aussi bouleversant soit-il, est une occasion de se connaître, de se libérer, dès lors qu’il révèle en nous une émotion. » (C. Aimelet-Périssol – Comment apprivoiser son crocodile).

C’est en verbalisant que l’on identifie nos émotions. Parler de ce que l’on ressent permet de clarifier notre vécu intérieur en distinguant une émotion d’une autre. C’est ainsi que l’on apaise la tempête émotionnelle à l’origine du chaos qui règne en nous. « Sans langage, on reste dans une expérience inclassable, inconnaissable, indifférenciable. Mettre des mots, c’est commencer à regarder son expérience et lui donner du sens. » (I. Filliozat – Que se passe-t-il en moi).
Après la phase d’identification des émotions, vient celle de l’acceptation. Il est normal d’avoir des émotions et de les ressentir en nous. Les problèmes commencent lorsque des injonctions parentales présentes dans notre inconscient, comme par exemple Les garçons n’ont pas peur !, nous poussent à juger et à rejeter nos émotions plutôt qu’à les écouter et à les accueillir telles qu’elles sont. De toute façon, elles sont là et les nier reviendrait à se mentir et par la même perdre de son authenticité.

Nommer les émotions aide à les identifier, mais pas seulement. « Etre assertif et agir au départ de votre intelligence émotionnelle signifie connaître vos sentiments et être capable de les communiquer, tout en conservant votre intégrité et sans menacer l’intégrité des autres. » (Jon Kabat-Zinn – Au cœur de la tourmente, la pleine conscience). Par exemple, au lieu de répondre par un « non » catégorique à une demande, vous pourriez expliquer que vous entendez et respectez les besoins de l’autre et que dans des circonstances différentes vous auriez répondu positivement à sa demande. Dans le cas où vous êtes à l’aise avec vos émotions n’hésitez pas à lui en faire part en veillant à employer le « je » plutôt que le « tu », l’utilisation de ce dernier ayant tendance à nous pousser à accuser et à culpabiliser l’autre.
Etre conscient de soi c’est, à travers la relation à l’autre, se connaître et développer ainsi une vision globale permettant de se libérer de son conditionnement et par la même de gagner en autonomie, liberté et d’agir efficacement face aux obstacles rencontrés. La vision globale concerne la conscience que nous avons de nos pensées, de nos paroles, de nos émotions, de notre posture et également du contexte. Cette clarté mentale retrouvée ouvre le champ des possibles, permet d’agir progressivement sur le quotidien et sur nos relations.

Pour que notre communication soit encore plus efficace, nous pouvons élargir notre champ de conscience en pratiquant l’écoute active, c’est-à-dire, en plaçant l’autre au centre de l’échange afin d’écouter et de respecter son point de vue d’une part et d’autre part de ressentir ses pensées et ses émotions. C’est ce que l’on appelle être en empathie, l’intelligence du cœur ou encore l’intelligence émotionnelle, la seule intelligence dépourvue de volonté de domination.
L’utilisation de la reformulation permet à notre interlocuteur de prendre conscience du message qu’il en réalité s’adresse, en faisant écho aux mots qu’il prononce, ces derniers étant porteurs d’émotions. « Votre interlocuteur vous écoutera et vous comprendra d’autant mieux qu’il entend son écho dans votre voix, qu’il entrevoit son reflet dans votre regard et qu’il ressent son émotion un peu partagée. » (F. Kourilsky – Du désir au plaisir de changer).
Cette approche empathique de la relation aux autres permet à chacun d’anticiper d’éventuels conflits, de les atténuer ou de les résoudre et d’obtenir ainsi, dans la sérénité et le respect, ce dont nous avons besoin dans nos rencontres avec les autres. « Conscience de soi et empathie nous ouvrent à une compréhension plus profonde des nœuds dans nos relations. » (I. Filliozat – Que se passe-t-il en moi).
L’intelligence advient lorsque nous agissons en toute quiétude tant sur le plan émotionnel qu’intellectuel. C’est ce que montre le test complet du QI (2) comprenant une évaluation du QE (3) consistant à un entretien en présentiel avec un(e) psychologue posant des questions au lieu de répondre par écrit comme cela est demandé dans la première partie du test. « Les émotions non maîtrisées entravent l’intellect. » (D. Goleman – L’intelligence émotionnelle Tome 1).

Depuis notre plus jeune âge nous subissons régulièrement des agressions verbales ou autres, réelles ou pas, volontaires ou non de la part des autres. Lorsque nous réagissons à ce que nous croyons être, à tort ou à raison, une attaque personnelle, nous cherchons à réparer la blessure faite à l’image que nous avons de nous. Surgit alors une émotion justifiée à nos yeux dont le but est de palier notre propre manque d’être (4). Elle nous traverse et l’énergie libérée dans le fait de se mettre par exemple en colère, permet de restaurer cette image à laquelle nous tenons tant. Lorsque la réaction est immédiate, concrète et adaptée, l’émotion disparaît.
Par contre, lorsque nous ne réagissons pas, non pas par indifférence mais par empêchement, l’émotion reste inscrite en nous et génère sur le plan psychologique une blessure émotionnelle difficile ensuite à cicatriser. Notre cerveau enregistre l’évènement, l’émotion et même les lieux, les odeurs, les sons, etc. associés au contexte. Parmi les innombrables expériences vécues, seuls les souvenirs empreints d’émotions non évacuées encombrent notre mémoire et sèment de ce fait le désordre dans notre esprit et notre corps.

Confronté à une nouvelle situation compliquée, notre état intérieur affectif influence notre comportement, d’où la nécessité d’être conscient de nos émotions, d’avoir une compréhension de nous-mêmes afin de réagir face aux évènements de la vie de façon appropriée et mener ainsi une existence harmonieuse au contact des autres. « La conscience de ses émotions constitue donc le fondement de la seconde forme fondamentale d’intelligence émotionnelle : la capacité de se débarrasser de sa mauvaise humeur. » » (D. Goleman – L’intelligence émotionnelle Tome 1). Nos humeurs influencent nos pensées.
L’enfer c’est les autres écrivait Jean-Paul Sartre dans sa pièce « Huis clos », alors quoi de plus tentant que d’expérimenter la solution radicale consistant à s’isoler du monde et des autres. « L’univers émotionnel interne est un cimetière de refus (Masud Kahn) » (V. Lenhardt – Au cœur de la relation d’aide).
Ce n’est pas en fuyant nos émotions que l’on s’en débarrasse mais en les accueillant et en les acceptant pour ce qu’elles sont, une alarme furtive qui nous traverse à grande vitesse. Dans la plupart des cas, accepter consiste à réduire les évitements face aux émotions et aux pensées. Ignorer nos émotions crée un réceptacle de réminiscences teintées d’émotions non évacuées à travers lequel nous interprétons les nouveaux événements ce qui veut dire en clair, que nos actes et nos pensées sont teintées de réactions passées et que nous ramenons systématiquement l’inconnu dans la sphère du connu.

(1) Samouraï : Guerrier, appartenant à la caste militaire, plus spécialement attaché à l’origine au service des membres de la cour impériale (Encyclopédie des arts martiaux de l’Extrême-Orient – G. & R. Habersetzer)
(2) QI : Quotient Intellectuel
(3) QE : Quotient Emotionnel
(4) Manque d’être : Le manque d’être, faille initiale de chacun, se développe dans l’interrelation avec nos parents et notre famille. Il est ce que nous ne sommes pas – ou pas encore – et ce que nous devrions être aux yeux des autres. Il est la présence pressante de l’autre en nous qui fait de nous un « devoir-être » (C. Aimelet-Périssol – Comment apprivoiser son crocodile)

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