La pensée

8 Mai 2019 | | Laisser un commentaire

Nous avons vu dans l’article sur l’esprit que ce dernier est une accumulation de connaissances, souvenirs, expériences, images, sons, odeurs, sensations, idées, pensées, concepts, théories, etc. répondant au besoin de sécurité inhérent à l’être humain ; que tout ce qui compose l’esprit ne constitue pas la réalité mais une représentation du réel ; que les pensées, les idées, les raisonnements, les concepts, les théories prennent naissance à partir du savoir, des souvenirs et des expériences ; que l’esprit et la conscience ne font qu’un.
Par conséquent, les pensées forment le contenu de la conscience qui elle-même s’appuie sur le cerveau. L’esprit et le cerveau sont intimement liés et il est inconcevable que l’une de ces entités n’existe sans l’autre.

« La nature a horreur du vide » a dit le philosophe Aristote. En m’inspirant de cette célèbre citation je dirais, concernant l’être humain, qu’à l’instar du vivant sur notre planète comblant irrésistiblement le vide, l’Homme en pensant, fuit sa peur de n’être rien. La célèbre formule « Je pense, donc je suis » du mathématicien et philosophe René Descartes traduit l’importance des pensées pour l’être humain en quête « d’être ». Les pensées ne se commandent pas. Elles sont nombreuses et nous n’avons pas toujours conscience de nos cogitations en tant que telles. Elles envahissent à notre insu notre esprit et participent au sentiment que nous avons d’exister. Elles nous remplissent et nous donnent de l’importance.

Le réel ne nous satisfait jamais et notre recherche « d’être » se transforme rapidement en quête « d’avoir ». Après avoir obtenu ce que nous voulions, nous cherchons à obtenir encore plus afin d’étancher notre soif de satisfaction. Nos choix, nos croyances, nos pensées, etc. conditionnent notre existence. Nous nous projetons dans le futur dans le but de satisfaire nos besoins, nos désirs et d’atteindre les objectifs fixés tout en fuyant ce dont nous ne voulons absolument pas ou plus. Nous voulons donner vie à certains de nos rêves qui, comme toutes les idées, n’ont aucune réalité.

Depuis notre plus jeune âge, nous sommes formatés à vouloir contrôler et façonner notre vie, afin de devenir l’idée que nous nous faisons de nous-même et/ou celle que nos parents se font de nous. Dans les deux cas, nous fuyons continuellement qui nous sommes. « L’enfant doit faire ce qu’il veut, c’est-à-dire prouver qu’il est autonome pour se conformer à ce que ses parents souhaitent qu’il soit. L’injonction à l’autonomie est fondamentalement paradoxale. » (V. de Gaulejac – Qui est je ?).
C’est comme pour la société hypermoderne dans laquelle nous vivons aujourd’hui qui nous rend un tant soit peu schizophrène. Nous devons nous comporter comme des êtres libres et responsables, acteurs de nos existences respectives et parallèlement nous devons nous fondre dans des modèles (être diplômé, être heureux, etc.) et des contraintes (la pensée unique, la sélection, etc.). Que ce soit vis-à-vis de nous même, de nos parents ou de la société, nous sommes coincés entre réalité et fantasme.

Le langage élaboré se situe dans l’hémisphère gauche du cerveau, avec la pensée, la lecture, le traitement analytique, etc. Des linguistes comme Noam Chomsky pensent que le langage est une représentation verbalisée du monde et de la pensée, avant d’être un acte de communication avec les autres. Le langage est le constructeur de notre réalité et également un vecteur d’interaction entre êtres humains, sachant qu’il existe d’autres niveaux de communication comme l’écriture, le non-verbal, etc.
Pour penser nous utilisons les mêmes mots que pour parler ce qui me fait dire que le langage participe à l’élaboration de la pensée et vice-versa. La pensée est, à l’instar du langage, un processus de verbalisation.
La pensée s’adresse à nous-même (J’ai eu une enfance heureuse, j’ai été insulté,  etc.) et également aux autres (Je t’aime…, tu me manques…, mon dieu faites que…, etc.). Le langage s’adresse aux autres (poser des questions, délivrer des pensées, etc.) et aussi à nous-même (Je dois faire…, Il faut que je trouve une solution…, etc.).
Un autre courant de pensée est apparu dans les années soixante-dix affirmant que la pensée s’élabore tout au long de l’interaction. « La pensée n’est pas préexistante au discours mais se forme avec et par la production du discours (D.C. Dennett – La conscience expliquée). Une pensée amène une autre pensée, une idée et un raisonnement qui se construit en temps réel lors d’une interaction ou, dans une moindre mesure, lors d’un dialogue intérieur faute de contradicteur.

« Le langage reflète notre pensée » (E. Couzon et F. Dorn – La magie des émotions) mais pas seulement, d’après l’anthropologue américain et spécialiste de l’interculturel, Edward T. Hall qui rapporte dans son livre « La dimension cachée » les conclusions des recherches effectuées dans les années trente par l’ingénieur et linguiste amateur, Benjamin Lee Whorf, concernant les Indiens Hopi et Shawnee. Selon le linguiste en herbe, « […], la perception même que l’homme a du monde environnant est programmée par la langue qu’il parle, […]. ». Nos pensées découlent de nos mots et notre langage crée notre réalité.
« Comme l’expliquait Aldous Huxley dans son ouvrage intitulé Les Portes de la perception, lorsque vous apprenez une langue, vous héritez aussi de la sagesse des gens qui vous ont précédé. » (R. Bandler & J. Grinder – Les secrets de la communication). Sagesse veut dire ici connu, et ce dernier représente l’ensemble du savoir et des expériences accumulés depuis des millénaires par nos ancêtres.
Nous sommes victimes du connu car nous écoutons à travers le prisme de nos pensées. Pour traduire nos expériences sensorielles et émotionnelles nous utilisons le langage et nous ne sommes pas conscients des nouvelles expériences que nous faisons car elles n’ont pas encore de nom dans notre esprit. Il en est de même lorsque nous croyons comprendre, à travers notre référentiel, ce que notre interlocuteur nous communique verbalement alors qu’en fait, il nous dit tout autre chose. « L’écoute, c’est suspendre ce que l’on sait déjà pour écouter l’inédit. » (F. Rousseau – Maître de conférence en psychologie à l’université Paris 8 DESU Coaching).

Pour communiquer verbalement il faut parler la même langue. C’est une condition nécessaire mais pas suffisante car, par exemple, des personnes issues de milieux sociaux distincts peuvent donner une signification différente à un même mot. Un français et un québécois peuvent également ne pas se comprendre alors qu’ils parlent la même langue. « Les gens ont l’illusion de se comprendre mutuellement parce qu’ils emploient les mêmes mots. » (R. Bandler & J. Grinder – Les secrets de la communication).
« Le mot n’est pas la chose » dit Alfred Korzybski, le père de la sémantique générale. Cette expression est une variante d’une autre de ses affirmations : « La carte n’est pas le territoire » (F. Balta et JL. Muller – La systémique avec les mots de tous les jours). Le langage verbal, cet outil symbolique, correspond à la carte et l’expérience représente le territoire. « Il y a un décalage entre l’expérience et le mot, de la même façon qu’il y a un décalage entre mon expérience reliée à un mot et la vôtre reliée à ce même mot. » (R. Bandler & J. Grinder – Les secrets de la communication).
Le langage est une représentation approximative du réel car il existe un écart plus ou moins important entre les mots et ce qu’ils expriment. Selon l’environnement dans lequel nous évoluons, nous disposons de plus ou moins de mots pour évoquer ce qui nous entoure. Les marins pêcheurs ont certainement un vocabulaire plus riche qu’un citadin pour décrire les mers et les océans qu’ils parcourent au quotidien. « Notre répertoire linguistique prédétermine nos perceptions, nos raisonnements, nos émotions et nos rapports avec les autres. » (F. Kourilsky – Du désir au plaisir de changer).
La pensée est faite de mots. Elle est l’une des composantes de l’esprit qui est de ce fait également constitué de mots. Esprit et conscience ne formant qu’un, conscience et mots ne font qu’un.
Dans nos sociétés occidentales, le langage verbal et la pensée prédominent sur la communication non verbale et le corps. Le corps transmet à travers le flux sanguin des informations de courtes durées appelées émotions. « Tout comme les mots sont le mode d’expression de la pensée rationnelle, les signaux non verbaux sont celui des émotions. » (D. Goleman – L’intelligence émotionnelle Tome 1).
En privilégiant l’esprit par rapport au corps et aux émotions, prenons garde à ne pas désunir ce qui nous caractérise en tant qu’êtres humains. « Et le poète lui-même sait bien qu’il faut se méfier des mots, « ces collants partenaires », parce qu’ils tiennent la tête loin du corps. » (F. Roustang – Il suffit d’un geste).

Nos pensées, nos émotions et nos comportements sont interconnectés entre eux. « Nos cognitions ou opérations mentales influencent nos perceptions, nos émotions et nos comportements, qui les influencent en retour. » (F. Kourilsky – Du désir au plaisir de changer). Un évènement extérieur ou intérieur, appelé « élément déclencheur », provoque simultanément pensées et émotions. Elles sont étroitement liées, la pensée étant la composante cognitive de l’émotion. Viennent ensuite rapidement les réactions, plus ou moins adaptés au contexte car nous agissons souvent par habitude de manière identique, la fuite ou l’affrontement étant des défenses ayant prouvé leur efficacité au cours de l’évolution humaine. « Pour nous, êtres humains, la réponse au stress émotionnel est pratiquement la même que si la menace physique nous guettait. » (P. Amar et S. André – J’arrête de stresser).

Nos pensées et nos émotions en disent long sur notre vision du monde. « L’émotion génère une pensée déformée et imparfaite comme un filtre qui empêche de voir la réalité. » (E. Couzon et F. Dorn – La magie des émotions). La pensée peut nous amener à voir des choses qui n’existent pas, elle altère la réalité supposée, elle n’est donc pas fiable.
Pensées et émotions conditionnent autant nos réactions que l’évènement en lui-même. Ce n’est pas ce dernier qui révèle nos émotions mais la façon dont nous le percevons. « L’événement est donc le révélateur des manques et des besoins et non la cause ! » (C. Aimelet-Périssol – Comment apprivoiser son crocodile).

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