L’esprit

7 Avr 2019 | | 15 comments

Ce nouvel article dédié à l’esprit fait suite à celui que j’ai publié le mois dernier sur le cerveau. « Il est d’usage depuis quelque temps parmi les savants de faire une distinction entre le cerveau et l’esprit, le cerveau étant l’organe physiologique, et l’esprit, ce que l’homme fait avec cet organe. » (E. T. Hall – Au-delà de la culture). Cette vision dichotomique de la matière et de l’esprit est une théorie dominante chez les européens cependant, certains penseurs suivent leur intuition et défendent une vision unitaire.
Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de la science, des savants comme Galilée et Newton ont cru eux à la notion d’atome introduite par des philosophes grecs dix-huit siècles avant alors que la théorie officielle était celle soutenue par Aristote et Platon qui pensaient que la matière était un mélange des quatre éléments : le feu, l’eau, la terre et l’air.

L’esprit est en perpétuel mouvement et il est difficile de maintenir son attention lorsque l’on exécute une tâche du quotidien comme manger ou lire. C’est au volant de ma voiture que je me suis rendu compte un jour, que mon esprit vagabondait sans cesse. J’ai voulu maintenir mon attention sur ma conduite mais très vite mon esprit se mit de nouveau à voyager. Dans le monde physique, la part consciente de mon esprit contrôlait mes faits et gestes et en même temps, à l’instar d’un papillon butinant de fleur en fleur, mon esprit inquiet pour l’avenir virevoltait aussi bien dans le futur que dans le passé en passant par d’infimes moments de silence durant lesquels mon anxiété disparaissait. Une partie de mon esprit restait attachée à mon corps alors que l’autre semblait être ailleurs et mener sa propre existence.
L’esprit, « cette flamme vacillante du cerveau » (D. Laferrière – L’art presque perdu de ne rien faire), donne libre cours aux pensées, idées et rêveries en s’appuyant sur le savoir, les souvenirs et les expériences enregistrés par l’hippocampe comme nous l’avons vu dans l’article sur le cerveau.
La pensée est le résultat du passé. Ce sont nos angoisses (notre peur de l’avenir, des autres, etc.), nos envies, nos traditions, etc. qui constituent la part inconsciente de notre esprit. « Ce que l’on a pris l’habitude d’appeler esprit est en fait de la culture intériorisée. » et réciproquement, « la culture manifeste est une projection de l’esprit et du cerveau » (E. T. Hall – Au-delà de la culture).
Cet esprit vagabond est appelé inconscient en opposition au conscient. Les pensées qui surgissent automatiquement à notre esprit sont le plus souvent des croyances liées à notre référentiel culturel, éducation ou à nos succès et à nos échecs.
Esprit et conscience ne font qu’un. L’esprit n’est pas une chose et sa nature est immatérielle. Il n’est rien d’autre que ce qu’il contient, une accumulation de connaissances générant un sentiment de certitude permanente répondant au besoin de sécurité de tout un chacun.

L’esprit est conçu pour stocker. Dans le but d’obtenir mon permis de conduire j’ai commencé par mémoriser le code de la route avant d’apprendre à conduire les véhicules de l’auto-école dans laquelle je m’étais inscrit. Une fois le papier rose dans la poche et des débuts maladroits est venu le temps d’une conduite plus fluide et automatisée.
Avec la pratique, mon esprit semble avoir conquis les membres supérieurs et inférieurs de mon corps dans une perception globale des choses. Au fil du temps le « savoir » s’est transformé en « savoir faire ». Pourvu de connaissances techniques, mon esprit n’a plus besoin aujourd’hui de réfléchir pour, par exemple, débrayer et changer de vitesse au bon moment.
Il en va de même concernant les gestes du quotidien de la vie privée, personnelle ou professionnelle et c’est tant mieux car ces réflexes nous évitent d’avoir chaque matin, toujours dans l’exemple de la voiture, à prendre connaissance de l’itinéraire et à réapprendre à conduire afin de nous rendre sur notre lieu de travail.

L’esprit crée des représentations de ce qui est à l’extérieur du corps à partir des informations perçues par le cerveau au moyen des différents modes de perception que sont l’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût et la vue. Nos sens maintiennent un lien avec notre réalité qui elle-même façonne nos comportements de manière adaptée.
Le chat noir que nous voyons marcher sur le mur du jardin se retrouve dans notre esprit après avoir subit un processus de transformation, que l’anthropologue et psychologue Gregory Bateson appelle « codage » (J-J. Wittezaelz et T. Garcia-Rivera – A la recherche de l’école de Palo Alto). L’animal est devenu dans notre esprit une image du chat.
Stradi, le personnage principal du livre « Un funambule sur le sable » de Gilles Marchand, est né avec un violon dans la tête et, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a que dans l’imagination d’un auteur littéraire que la chose est possible.
A travers les images, notre esprit appréhende le monde comme une réalité distincte de la matière ce qui fait dire au philosophe François Roustang que pour nous « la vie est toujours spirituelle » (F. Roustang – Il suffit d’un geste). Dans les faits la vie est bien réelle et elle n’est pas une idée ou un concept.
Les images peuplant notre esprit sont une représentation de la réalité. « La carte n’est pas le territoire » dit Alfred Korzybski, le père de la sémantique générale (F. Balta et JL. Muller – La systémique avec les mots de tous les jours).
« La réalité que nous appréhendons, le monde que nous comprenons sont en fait les marques de notre esprit : « Tu ne vois pas le monde tel qu’il est mais tel que tu es », dit le Talmud. Le monde réel nous échappe inexorablement car nous n’avons jamais affaire à la réalité mais à des images de la réalité, à des représentations. » Nous ne comprenons pas ce qui arrive car nous regardons à travers le prisme de nos pensées. « Dans la mesure où, inconsciemment, nous regardons en nous pendant que nous regardons au dehors, c’est autant notre propre état d’esprit que nous voyons se refléter à l’extérieur que l’extérieur qui se reflète dans notre état d’esprit. » (F. Kourilsky – Du désir au plaisir de changer).

« Notre façon de penser est tout à fait arbitraire et nous fait considérer les idées plutôt que les faits. » (E. T. Hall – Au-delà de la culture). Dans les faits nous préférons la carte au territoire. Je vais vous raconter ici une anecdote qui m’est arrivée lors d’un trajet en voiture (j’aime bien ce moyen de locomotion) : « Notre chauffeur cherchait son chemin tandis que le passager du siège avant consultait le GPS du véhicule. A un moment, l’appareil disait d’emprunter la première route à gauche, route qui n’existait pas (nous étions quatre personnes dans le véhicule à le constater). Le copilote qui manifestement avait une confiance aveugle en la technologie, a commencé par mettre en doute la réalité avant d’admettre que la mise à jour du logiciel n’avait certainement pas du être faite. »

Il existe pour le psychothérapeute et théoricien de la communication, Paul Watzlawick, deux ordres de réalité bien distincts : « L’une, que nous pourrions définir comme réalité de premier ordre, qui a à voir avec les propriétés physiques des objets de notre perception, et une autre, définissable comme réalité de second ordre, fondée sur l’attribution d’une signification et d’une valeur à ces objets. » (P. Watzlawick & G. Nardone – Stratégie de la thérapie brève).
C’est ce dont parlait le philosophe Epictète : « Ce ne sont pas les événements qui nous font mal, mais l’interprétation que nous en avons. » (C. Aimelet-Périssol – Comment apprivoiser son crocodile).
Le chat noir qui traverse au fond du jardin fait partie de la réalité de premier ordre et penser qu’il porte malheur est considéré comme une réalité de second ordre. « C’est la pensée qui fait que le malheur a si longue vie. William Shakespeare, Hamlet. » (J-J. Wittezaelz et T. Garcia-Rivera – A la recherche de l’école de Palo Alto). Notre esprit ne crée pas uniquement des images, des sons, des odeurs ou des sensations, il crée également des pensées, des idées, des concepts et des théories et tous sont des illusions.

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15 Responses

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