L’art de la progression et progression de l’art

6 Sep 2016 | | Laisser un commentaire

Je souhaite dans ce nouvel article aborder le thème de « la progression » à travers le regard que je porte sur mes activités de coach et de professeur de karaté-do (1). Une nouvelle fois, je perçois des similitudes entre mes deux passions, ressemblances que je vais ici tenter de mettre en exergue.

« La progression » dans la pratique du karaté-do passe par la répétition des gestes, ce qui constitue le fondement même des écoles d’arts martiaux. Le triptyque : kihon (2), kata (3), kumite (4) forme les trois volets indissociables caractérisant l’apprentissage, dit « traditionnel », du karaté-do. Etant donné que l’âge devient vite un frein dans la progression du karatéka (5), ce dernier doit exécuter les kata le plus souvent possible, seul, en groupe au dojo (6) ou au cours de kata-shiai (7) afin d’acquérir une base technique large et solide sur laquelle il pourra développer d’autres dimensions permettant de progresser jusqu’à l’âge avancé des grands maîtres de karaté-do. Le professeur de philosophie Eugen HERRIGEL écrit dans son livre « Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc » : [Si l’on veut vraiment maîtriser un art, les connaissances techniques ne suffisent pas. Il faut passer au-delà de la technique de telle sorte que cet art devienne « un art sans artifice », qui ait ses racines dans l’Inconscient.]

Avant tout, la maîtrise d’un art martial passe par la répétition. Le psychothérapeute Kévin FINEL l’explique très bien dans son livre « Apprivoiser le changement avec l’auto-hypnose » : [Avant qu’un comportement ne s’automatise, il doit être intégré, digéré, jusqu’à faire partie intégrante de nous. Nous devons nous l’approprier pleinement.] La répétition et la régularité sont essentielles dans l’obtention d’un changement. J’ai pour habitude de dire à mes élèves qu’un entraînement régulier finit par modifier notre pratique. Notre compréhension purement intellectuelle des débuts se transforme progressivement en une intelligence diluée dans le corps tout entier en infiltrant chacune de nos cellules. Dans une vidéo disponible sur le site Internet de « confidences de coach » le célèbre coach et précurseur du coaching en France, Alain CARDON, répond à la question « Comment se former au coaching ? » de la manière suivante : [Il faut surtout se former beaucoup au début. Alors pour donner un exemple je vais dire, dans des bonnes écoles de coaching il n’est pas la peine d’avoir des tas de théories, il faut prendre un certain nombre d’outils et les pratiquer, les pratiquer, les pratiquer. Et ce que l’on constate quand on se sert d’un outil c’est que l’outil change la personne. […]. Vous faîte de la natation, il faut faire des milliers de longueurs de piscine et au bout d’un certain temps vous avez la respiration qui change, le rythme cardiaque qui change etc., etc. Vous faîtes partie, vous faîtes corps avec l’eau et vous êtes peut-être même mieux dans l’eau que dehors. Il y a des choses qui paraissent difficiles au début parce qu’on les fait consciemment ou au bout d’un moment finalement c’est la natation qui vous porte, ce n’est pas vous qui nagez, et ça c’est comme au piano, c’est comme dans n’importe quelle discipline.]

En karaté-do, comme en natation, en tennis ou en coaching, il faut sans cesse pratiquer pour s’améliorer. Pour aller plus loin dans la maîtrise de son art, il ne suffit pas d’utiliser la partie frontale de son cerveau, autrement dit son savoir, mais de développer également l’activité inconsciente de notre intelligence afin de renforcer notre acuité de perception. Dans la même vidéo citée ci-dessus, Alain CARDON explique au journaliste qui l’interroge : [Je trouve personnellement que le coaching n’est pas un champ de connaissances. C’est une série de réflexes dans la relation et il faut apprendre le coaching pour que des tas de choses deviennent naturelles dans la relation immédiatement en travaillant avec un client. On n’a pas le temps de réfléchir, il faut réagir ou savoir se taire, etc. Ce sont des réactions, donc tout est dans la relation.]

Le coaching et le karaté-do sont des activités qui se pratiquent dans l’instant présent, des occupations de l’ici et maintenant et dans les deux cas il est nécessaire que l’esprit soit calme et serein. Dans son livre « Le guide marabout du karaté », Roland HABERSETZER, expert en arts martiaux et professeur d’histoire, rapporte à ce sujet une phrase du fondateur du karaté-do moderne, Gichin FUNAKOSHI : « Comme la surface polie d’un miroir reflète tout ce qui est devant lui, et comme une vallée calme transmet les sons les plus faibles, ainsi l’étudiant en karaté doit vider son esprit de l’égoïsme et de la méchanceté, dans un effort pour réagir d’une manière appropriée à tout ce qui peut se présenter à lui ». Dans son ouvrage « L’art véritable du Maître Coach » Alain Cardon écrit quand à lui : [Dans la relation d’accompagnement propre à la maîtrise du coaching, il n’y a plus de place pour l’ego du coach. Au fur et à mesure qu’il apprend à pratiquer une simple présence attentive à la relation d’accompagnement, il devient évident qu’il n’y a pas de place pour son soi tel que celui-ci existe par ailleurs, dans un contexte professionnel ou social normal.]

J’ai pour habitude de parler à mes élèves « de partenaires » et non pas « d’adversaires » pendant les cours de karaté-do que je donne. Dans le dojo, l’autre est là pour nous aider à progresser. Chacun s’adapte à son partenaire en tenant compte du niveau technique, de l’âge ou du sexe de la personne qui nous accompagne durant l’exercice à réaliser. Travailler avec des personnes différentes nous permet de nous améliorer à chaque fois à condition de le faire en bonne intelligence. Là encore, je retrouve une similitude avec la pratique du coaching. Afin d’illustrer mon propos, je vais une nouvelle fois citer un passage de l’interview d’Alain CARDON : [Ce sont les clients qui nous apprennent le plus en fait. C’est avec les clients que l’on se découvre soit même en temps que coach. Le client nous accompagne autant qu’on l’accompagne. […] Pour se former au coaching je dirais que c’est bêtement pratique. Ça mène à autre chose, ça mène à une autre forme de connaissance intérieure. Ce n’est pas une connaissance apprise, c’est une connaissance découverte en fait dans la relation et avec l’autre. C’est fondamentalement interactif. On s’accompagne.]

Afin de résumer mes propos, j’ai choisi un passage du livre d’Eugen HERRIGEL « Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc » : [Quand tout découle de l’oubli total de soi et du fait qu’on s’intègre à l’événement sans aucune intention propre, il convient que, sans aucune réflexion, direction ou contrôle, l’accomplissement extérieur de l’acte se déroule de lui-même. En effet, c’est vers cette absolue maîtrise des formes que tend l’enseignement japonais. S’exercer, répéter sans cesse le déjà répété, continuité de progrès sur de longs espaces, telles sont ses caractéristiques. Pour tous les arts reliés à la tradition, cela peut du moins se vérifier.]

Je conclus cet article en ouvrant ma réflexion sur le métier de professeur de karaté-do, de formateur ou de superviseur de coachs. D’après mon entourage, je progresse dans ma pratique du karaté-do alors qu’actuellement, par manque de temps, j’ai moins l’occasion de m’entraîner. Je me demande si le fait de donner de plus en plus de cours m’aide à progresser dans ma propre pratique du karaté-do ? En construisant mentalement mon cours avant de demander à mes élèves de faire telle ou telle chose, je finis par intégrer également la forme demandée. Peut-être que la répétition n’est pas la seule forme d’apprentissage. La transmission du savoir serait-elle une manière complémentaire de s’approprier sa pratique et ainsi de progresser ? Manifestement, à travers les propos de mes pairs, j’aurais tendance à penser que la réponse est « oui ». Kévin FINEL, dans son livre « Apprivoiser le changement avec l’auto-hypnose » décrit une autre façon de procéder afin de progresser dans sa pratique : [La répétition est une possibilité, mais utilisée exclusivement elle devient laborieuse. Une autre méthode consiste à signaler à notre inconscient ce que nous voulons, ce qui nous déplaît, et ce qui doit être fait, et tout cela dans un langage qu’il peut comprendre. Nous avons appris à croire qu’une habitude était tenace, pourtant une nouvelle habitude peut se créer très rapidement si l’on sait comment l’intégrer à un niveau inconscient.]

 

(1) karaté-do : kara signifie le vide, plus précisément la vacuité au sens bouddhique du terme et te la main. Do signifiant la voie, karaté-do peut être traduit par « la voie de la main et du vide ».

(2) kihon : étude des techniques de base effectuées dans le vide et sans partenaire.

(3) kata : suite de mouvements de karaté, soigneusement codifiée, toujours exécutée de la même manière et dans les mêmes directions.

(4) kumite : combat libre.

(5) karateka : personne qui pratique le karaté-do.

(6) dojo : salle où se pratiquent les arts martiaux. Le terme dojo est un mot d’origine japonaise qui désigne par le caractère jo le lieu et par le caractère do la voie et donc par définition le lieu ou l’on étudie la voie.

(7) kata-shiai : compétition de kata.

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