Temps ou événements temporels ?

3 Mai 2016 | | Laisser un commentaire

La persistance de la mémoire, peinture de salvador dali, 1931, museum of modern art (moma) – new york ©luisa ricciarini/leemage © salvador dalí, fundació gala-salvador dalí / adagp, paris 2012.

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En me replongeant dans mes cours de coaching, je me suis rendu compte que le mot temps a été souvent utilisé par les différents intervenants :

  • « Le coaching est une qualité de temps offert, attention que le client ne devienne pas dépendant » ;
  • « Le coaching est limité dans le temps » ;
  • « Le client vient en coaching avec une problématique de gestion du temps, d’organisation du temps » qui cache souvent autre chose ;
  • « Le coach laisse quatre-vingts pourcents du temps de parole à son client » ;
  • « Le coaché souhaite prendre du temps pour lui ou pour les siens » ;
  • « Il n’y a pas de « bon » choix, il y a un choix. Le client sait après, avec le temps, si c’est un bon choix ou un mauvais choix » ;
  • etc.

En coaching interculturel apparaît la notion de « temps subjectif ». L’anthropologue américain et spécialiste de l’interculturel, Edward T. Hall, distingue dans son livre « Au-delà de la culture » deux façons différentes d’appréhender le temps et l’espace. Les deux dimensions sont étroitement liées et certaines expressions de la langue française utilisent indifféremment le mot temps ou le mot espace. Dans le langage courant nous parlons, par exemple, d’espace libre et de temps libre ; d’espace limité et de temps limité ; d’espace réservé et de temps réservé ; d’espace accordé et de temps accordé ; laisser de l’espace à quelqu’un et laisser du temps à quelqu’un ; etc. Cette dernière formule me fait penser, d’une part, à la posture qu’adopte le coach en séance : ce dernier libère de la place afin que l’autre puisse développer librement un dialogue intérieur. D’autre part, le coach respecte le rythme de son client en lui laissant le temps de changer. Comme l’indique dans son livre « Au cœur de la relation d’aide » le consultant, coach et formateur en coaching français, Vincent Lenhardt : [Tous les accompagnants gagnent à s’inscrire dans la durée, et en respectant les rythmes de chacun. On ne fait pas pousser les plantes en tirant dessus.] Revenons à Edward T. Hall qui distingue le « temps monochrone » du « temps polychrone ». Le temps monochrone signifie « ne faire qu’une seule chose à la fois ». Ce temps apparaît concret, linéaire et segmenté. Voici ce que dit l’auteur du temps monochrone dans son livre « Au-delà de la culture » : [On en parle comme de quelque chose de concret que l’on peut épargner, dépenser, gaspiller, perdre et rattraper, qui se précipite, ralentit, se traîne et s’enfuit.] Quant au temps polychrone, il se caractérise par « la multiplicité des faits se déroulant simultanément » et nous semble moins concret que le temps monochrone. Edward T. Hall nous amène à prendre conscience que notre rapport au temps diffère selon nos origines culturelles. Dans son livre « Au-delà de la culture », Edward T. Hall explique que la société industrielle doit son existence à l’uniformisation des horaires nécessaire à la coordination des activités humaines à une époque où les transports étaient plus lents. Le temps est une construction mentale et sociale. Aujourd’hui, les nouvelles technologies de l’information nous libèrent de la contrainte du temps. Dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » le professeur émérite de médecine Jon Kabat-Zinn explique qu’il existe plusieurs moyens de se libérer de l’hégémonie du temps : [Le premier est de vous souvenir que le temps est un produit de la pensée. Les minutes et les heures sont des conventions, établies pour pouvoir se rencontrer facilement, communiquer et travailler en harmonie. Mais ils n’ont pas de signification absolue, comme aimait à le souligner Einstein devant des publics profanes. Il paraphrasait le concept de la relativité en expliquant : « Si vous êtes assis sur un poêle brûlant, une minute peut sembler une heure, mais si vous faites quelque chose d’agréable, une heure peut sembler une minute. »]

Le temps s’écoule également différemment suivant que nous ne faisons rien, quelque chose qui nous déplait ou encore, lorsque nous sommes absorbés ou passionnés par ce que nous faisons ou ce à quoi nous assistons. Ainsi, à cinq minutes du coup de sifflet final d’un match de foot, le temps paraît s’écouler différemment pour les supporters de l’équipe menée d’un petit point au score. Pour eux, le temps semble passer vite alors que pour les supporters de l’équipe gagnante, le temps restant paraît interminable. Lorsque nous nous rendons à l’aéroport en taxi et que nous sommes ralentis par les embouteillages, le temps dont nous disposons pour arriver avant la fin de l’enregistrement ne passe pas de la même façon que lorsque nous sommes déjà assis en salle d’embarquement. Parfois le temps passe vite et parfois il nous semble interminable.

A l’instar du voyageur qui pense que son train démarre alors qu’en réalité c’est celui situé à côté du sien qui commence à rouler, la question suivante se pose : « Qui, du temps ou de nous, avançons ? » Peut-être est-ce les deux ? Dans son livre « La réalité de la réalité » l’auteur Paul Watzlawick, membre fondateur de l’Ecole de Palo Alto, prétend que nous avançons avec le temps, à la limite du futur et du passé : [Notre expérience la plus immédiate de la réalité, le présent, n’est que ce moment infinitésimal où le futur devient le passé. C’est aussi l’instant où les propriétés de la réalité sont d’une certaine manière renversées : le futur est modifiable mais inconnu ; le passé est connu mais non modifiable.] Il semble donc exister un mouvement allant d’un passé connu vers un avenir incertain, donnant ainsi une direction au temps que les scientifiques appellent « la flèche du temps ». Quelle que soit notre perception du temps, ce dernier avance donc inexorablement vers le futur. Dans son livre « Une brève histoire du temps », le célèbre physicien théoricien et cosmologiste britannique, Stephen Hawking, écrit : [Il y a au moins trois flèches du temps différentes. D’abord, il y a la « flèche thermodynamique » du temps, la direction du temps dans laquelle le désordre ou l’entropie croît. Ensuite, il y a la « flèche psychologique ». C’est la direction selon laquelle nous sentons le temps passer, dans laquelle nous nous souvenons du passé mais pas du futur. Enfin, il y a la « flèche cosmologique », direction du temps dans laquelle l’univers se dilate au lieu de se contracter.] Nous avons vu que Paul Watzlawick définit le présent comme un moment infinitésimal où le futur devient le passé. De la même façon, nous pourrions définir le passé comme étant, un mouvement éternellement orienté vers l’avenir, rencontrant le présent et continuant sa trajectoire. La flèche psychologique du temps laisse à penser qu’il n’existe pas de temps futur et que le temps, c’est le passé. Le passé est connu mais n’existe plus en dehors de notre mémoire. Le futur est inconnu et n’existe pas encore, excepté dans nos constructions ou projections mentales. Seul existe l’instant présent.

Que connaissons-nous exactement de cet instant présent ? Dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » l’auteur Jon Kabat-Zinn, explique que l’expérience subjective du temps qui s’écoule paraît liée, d’une certaine manière, au mouvement de la pensée. [Nous pensons au sujet du passé, nous pensons au sujet du futur. Le temps est sans fin. En nous entraînant avec pleine conscience à observer le va-et-vient de nos pensées, nous cultivons la capacité de demeurer dans le silence et le calme au-delà du courant même des pensées, dans un présent intemporel. Puisque le présent est toujours là, puisqu’il est toujours maintenant, il est déjà hors du temps qui passe.]

Dans le but d’expliquer la particularité de l’instant présent, Paul Watzlawick utilise la métaphore suivante : [Si on verse de l’huile d’un récipient dans un autre, elle formera en coulant un arc d’une égalité et d’un silence extrêmes. Il y a pour le spectateur quelque chose de fascinant dans l’apparence polie et immobile de cet écoulement rapide. Peut-être nous rappellera-t-elle cet aspect du temps dont les mystères sont encore plus grands que ceux du futur et du passé : le présent infiniment court, à la charnière de ces deux étendues infinies qui s’allongent dans les deux directions opposées. Il est notre expérience de la réalité à la fois la plus immédiate et la plus impalpable. « Maintenant » est un instant sans durée, et pourtant il est le seul moment du temps où ce qui arrive arrive, et ce qui change change. Il est passé avant même que nous n’en prenions conscience et pourtant, comme tout instant présent est immédiatement suivi d’un nouvel instant présent, « Maintenant » est notre expérience directe de la réalité – d’où l’image Zen de l’écartement d’huile.]

Dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » l’auteur, J. Kabat-Zinn, a recours également à une métaphore afin de décrire notre perception de cet instant si particulier du présent. Il est éphémère et en même temps éternel : [Fixant les flammes et les braises, l’esprit pouvait se centrer sur le feu, toujours différent, et pourtant toujours le même. Les gens pouvaient l’observer d’instant en instant et soir après soir, mois après mois, année après année, au fil des saisons et voir le temps s’éterniser dans le feu.]

Souvent, nous parlons du temps qui s’écoule, qui passe ou bien encore du temps qui file. L’image qui nous vient habituellement à l’esprit est celle d’un fleuve qui coule dans son lit, par endroits paisiblement, et à d’autres, d’une manière déchaînée. Etonnante chose que ce temps invisible qui file. Comme le signifie le physicien français Etienne Klein dans son livre « le facteur temps ne sonne jamais deux fois » : [Le changement est sans doute le phénomène qui suggère le mieux l’idée de temps, et l’on comprend pourquoi : dans notre expérience quotidienne, nous ne rencontrons jamais une réalité particulière, directement saisissable, et qui serait le temps ; nous ne voyons autour de nous que des choses en devenir. C’est sous cet aspect, celui du changement affectant une chose, une personne, une institution, un système physique, que le temps nous apparaît d’abord. […] Ainsi nous confondons le temps avec les phénomènes qui s’y déroulent.]

En tant qu’être humain, notre perception nous fait dire que « le temps » et « le devenir » sont une seule et même chose. Déclarer que le temps passe, c’est dire également que la vie passe. Dans son livre « Du plaisir au désir de changer » le docteur en psychologie Françoise Kourilsky évoque l’impermanence de la vie à travers le célèbre aphorisme du philosophe grec du devenir, Héraclite : « On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau » ! Les choses ainsi que notre vie intérieure changent constamment comme l’eau d’un fleuve qui paraît toujours être la même. Nous ne vivons pas deux fois la même chose. Dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » Jon Kabat-Zinn évoque également l’impermanence de la vie en ces termes : [Cette expression (l’auteur parle ici de « l’énormité poignante de notre expérience de la vie ») nous rappelle que la vie s’écoule toujours, que tout ce que nous imaginons éternel n’est en fait que temporaire et change constamment, y compris nos idées, nos opinions, nos relations, notre travail, nos biens, nos créations, notre corps, tout.]

Le coach s’appuie sur les ressources existantes du client nécessaires pour opérer les changements permettant, ou pas, l’atteinte de l’objectif à l’issu du processus de coaching. Le docteur en psychologie et journaliste Daniel Goleman écrit à ce sujet dans le tome 2 de son livre « L’intelligence émotionnelle » : [Un changement profond requiert une modification des façons de penser, de sentir et d’agir très enracinées en nous.] La résistance au changement est l’un des obstacles rencontré par le coach. Le client défend naturellement ses règles de fonctionnement et ses croyances.

Certains clients ne veulent pas changer de peur de ne plus se sentir les mêmes à leurs yeux et à ceux des autres. Comme l’explique très bien Etienne Klein dans son livre « le facteur temps ne sonne jamais deux fois » : [Changer, ce n’est pas être remplacé, ce n’est pas cesser d’être soi, c’est être soi autrement. Cette conviction foncière d’une identité qui perdure dans et malgré le changement se nourrit de notre expérience quotidienne, et constitue la trame de notre rapport ordinaire au devenir : ce gros chat qui ronronne paisiblement sous la lampe est bien le même animal que ce chaton effrayé qui traînait dans la rue, et qui depuis s’est épanoui ; cette bicyclette rouge, c’est celle qui, autrefois, était bleue ; la même, qui a été repeinte en rouge. Nous parvenons donc à comprendre le changement, mais à la condition de considérer que le sujet du verbe changer, cela qui change, c’est ce qui ne change pas au cours du changement. Fascinante conclusion, au demeurant : une chose x ne peut changer que si, en elle, « quelque chose » ne change pas, et c’est parce que ce « quelque chose » ne change pas qu’on peut dire de x qu’il change…]

Afin de compléter les propos d’Etienne Klein sur la notion de changement, j’ai retranscrit ci-dessous un extrait de l’interview de François Delivré, précurseur du coaching en France, réalisée sur RadioUnivers Gaia par deux journalistes. L’interview est disponible sur YouTube sous le nom « Prince, crapaud, masque » : [Alors avant de parler de mon identité je voudrais faire un premier apport pédagogique en parlant du bateau de Thésée. Thésée, c’est celui qui était allé tuer le minotaure en Crête. Quand il est rentré à Athènes, les athéniens ont conservé pieusement le bateau avec lequel il était parti. Des poutres ont commencé à se dégrader. Ils ont remplacé les poutres pourries et les philosophes athéniens se sont posés la question : « Quand on remplace une poutre, est-ce que c’est encore le bateau de Thésée ? » « Et si l’on en remplace dix ? » « Et si l’on en remplace la moitié ? » « Et si l’on remplace tout ? ». Ils ont commencé à se poser le casse-tête de cette notion d’identité qui est valable pour nous aussi, nous autres, pour moi ici qui vous parle. Dans cette notion d’identité, en fait, on reste le même et en même temps on change.]

Toujours dans le but d’illustrer cette notion de changement, voici un passage du livre de Daisetz Teitaro Suzuki, auteur de livres et d’essais sur le bouddhisme et sur le Zen dont le livre « Introduction au Bouddhisme Zen » : [J’ai, quant à moi, la position suivante : tout ce qui vit est organisme, et ce dernier a pour nature de ne jamais demeurer au même stade. Le gland, et même le jeune chêne dont les feuilles viennent tout juste de pousser, n’ont rien en commun avec le chêne adulte, majestueux et immense, qui s’élève vers le ciel. Mais tout au long de ces phases de transformation, on constate que la croissance s’effectue et qu’il existe entre eux une identité indiscutable. Nous savons alors que la même plante a suivi un développement ininterrompu et a parcouru les diverses étapes de son devenir.]

Nous venons de voir que tout au long de la vie nous changeons tout en conservant notre identité et que c’est parce que nous gardons notre identité que le changement peut s’opérer. Jon Kabat-Zinn parle dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » de l’allostasie, mot auquel il donne la définition suivante : [Le mot « allostasie » signifie littéralement « le fait de rester stable en étant capable de changer ».] Jon Kabat-Zinn utilise le mot « allostasie » pour évoquer les changements encourus par notre corps lors de notre développement au cours des différentes étapes de notre vie, mais pas uniquement. L’auteur écrit à ce sujet : [La même chose vaut pour notre vision du monde et de nous-même. […] En fait, rien n’est permanent ni éternel, même si certaines choses en ont l’air tant elles changent lentement.]

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