Liberté et efficience

2 Oct 2018 | | Laisser un commentaire

Depuis quelques années le mot efficient a fait son apparition dans le monde de l’entreprise, les médias et le langage courant. Il trouve son origine dans la langue anglaise et comprend une notion de rendement optimal que ne possède pas le mot efficace. Le dictionnaire Larousse en donne la définition suivante : [Qui aboutit à de bons résultats avec le minimum de dépenses, d’efforts, etc.]. Malgré cette différence de sens notoire, les dictionnaires qualifient les deux mots de synonymes.

L’être humain est d’une efficacité redoutable. Son cerveau est une machine à apprendre. Il est doué d’une faculté hors pair d’adaptation à son environnement et aux évènements. Dans son livre « La dimension cachée », l’anthropologue américain et spécialiste de l’interculturel, Edward T. Hall, écrit que l’homme se différencie du reste du monde animal en créant des prolongements de son organisme : [L’ordinateur est un prolongement d’une partie du cerveau, comme le téléphone un prolongement de la voix et la roue un prolongement des jambes et des pieds.] Dans le même ouvrage l’auteur cite l’anthropologue Weston La Barre qui fit remarquer que l’homme a considérablement accéléré son processus évolutif en transférant à ses prolongements l’évolution de son corps.

La technologie est omniprésente dans nos sociétés modernes. Elle fait gagner du temps et informe rapidement. Elle augmente incroyablement l’efficacité des hommes et des organisations publiques et privées. Ces administrations et entreprises influencent considérablement, et parfois de façon autoritaire, notre mode de vie. Les hommes et les organismes se cachent derrière l’écran de la technologie dans une recherche perpétuelle d’efficacité. Il est moins dangereux d’agir de façon impersonnelle avec un clavier d’ordinateur que d’entrer en relation dans un face à face avec l’autre dans le monde réel. Nous n’aimons pas nous retrouver dans des situations inconfortables. Nous préférons mettre de la distance avec l’autre et nos émotions. Dans une recherche permanente de sécurité, nous faisons le choix d’appréhender, le plus souvent possible, l’existence avec notre intellect. De cette façon, nous renforçons le sentiment de maîtriser les choses.

Notre identité d’être humain est constituée de trois dimensions : le corps, le cœur et l’esprit. Malheureusement pour notre équilibre, nous abandonnons le corps et le cœur au profit de l’esprit. Nous perdons notre alignement, notre cohérence et notre harmonie. Le désordre s’installe et notre état de santé général peut alors en pâtir. En privilégiant la pensée, nous devenons des êtres froids, violents et sans scrupules. Est-ce à dire que l’être humain perd son humanité ? Peut-être, voici ce qu’écrit Edward T. Hall : [L’homme a porté ces prolongements à un tel niveau d’élaboration que nous finissons par oublier que son humanité est enracinée dans sa nature animale.]

Cette évolution de l’espèce humaine dans sa dimension cognitive expliquerait-elle en partie la détérioration des relations au travail à laquelle nous assistons aujourd’hui ? Refouler ou ignorer ses émotions sont des mécanismes de défenses qui, à plus ou moins long terme, génèrent des conflits internes qui finissent par troubler l’esprit. Le docteur en psychologie et journaliste, Daniel Goleman, affirme dans le tome 1 de son livre « L’intelligence émotionnelle » que les personnes possédant des dispositions émotionnelles étendues auront probablement une vie accomplie et mèneront à bien tous leurs projets.

Qu’est-ce que l’intelligence émotionnelle, appelée également intelligence du cœur ? Deux psychologues, Peter Salovey et John Mayer, ont proposé en 1990 une théorie globale de l’intelligence émotionnelle. Ils la définissent comme suit : [capacité de réguler et de maîtriser ses propres sentiments et ceux des autres et d’utiliser ces sentiments pour guider nos pensées et nos actes.] (1) Nous ne pouvons pas empêcher une émotion d’apparaître, nous pouvons seulement contrôler son intensité. L’émotion est là pour nous pousser à agir. Considérons-la comme une alliée. Canalisée vers un but, elle nous motive et nous accompagne dans chacun de nos projets malgré les déconvenues et les frustrations rencontrées.

Dans l’urgence, l’émotion a pour rôle de nous pousser à agir de façon automatique et efficace avec comme unique objectif de préserver notre intégrité physique ou mentale. Le dictionnaire Larousse donne la définition suivante du mot efficace : [Qui remplit bien sa tâche, qui atteint son but, qui aboutit à des résultats utiles.] L’émotion est efficace car elle apporte une réponse immédiate à chaque situation vécue. Dans l’« ici et maintenant » le résultat compte mais pas la méthode.

En contrôlant nos émotions nous donnons à nos actions un caractère efficient. Dans son livre « Comment apprivoiser son crocodile », la psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol évoque l’idée de « bons » résultats qui confère à l’action la notion de justesse. Ce concept, absent dans l’urgence émotionnelle, lie l’art et la manière. Un « bon » résultat obtenu de la « bonne » manière comme dans les arts martiaux japonais et particulièrement dans la voie du dégainé du sabre, aïdo en japonais.

Comment améliorer notre communication avec les autres dans un monde à notre image c’est-à-dire de plus en plus cruel ? En commençant par prendre conscience de nos propres pensées, émotions et comportements. C’est dans la relation à l’autre que nous découvrons qui nous sommes. A partir de ces constations il est possible de nous libérer de nos schémas intellectuels et émotionnels qui façonnent nos comportements en fonction de nos différentes identités de rôles : au travail, en famille ou au sein d’une association. Libérés des carcans sociaux nous pourrons être, quelque soit le contexte, des êtres humains authentiques à l’esprit vivant et efficient. Voici ce qu’écrit à ce sujet Jon Kabat–Zinn, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université du Massachusetts, dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » : [D’autre part, plus nous sommes conscients de l’interconnexion de nos pensées et de nos émotions, de l’interconnexion de nos choix et de nos actions dans le monde, plus nous pouvons développer une vision globale et plus nous serons efficaces face aux obstacles, aux défis et au stress.]

 

 

(1) Daniel Goleman,« L’intelligence émotionnelle – Tome 1 »

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