La peur aux mille et un visages

18 Sep 2018 | | Laisser un commentaire

J’ai publié sur mon blog en février 2017 un article que j’ai intitulé « la peur de l’inconnu liée au changement » et un autre en mars 2018 que j’ai appelé « la peur du jugement des autres ». Conscient que la peur est un problème majeur de notre existence, j’ai décidé d’écrire un article sur la peur en général. Avec la joie, la tristesse, la colère, la surprise et le dégoût, la peur fait partie des six émotions de base que chaque être humain apprend dans sa propre culture dès son plus jeune âge. Entre trois et six mois, apparaissent chez le très jeune enfant les premières compétences émotionnelles : la joie, la colère et la peur. Un être humain a besoin de protection et de soin pour se développer librement. Vous avez certainement eu l’occasion de constater que l’humeur d’un bébé change radicalement lorsque ses besoins ne sont pas satisfaits. Alors, que se passe-t-il ?

La réponse est dans le fonctionnement de notre cerveau lorsque notre besoin d’intégrité se trouve menacé. Dans son livre « Comment apprivoiser son crocodile », la psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol nous explique que le besoin d’intégrité est un besoin fondamental de même que boire, manger, dormir et se reproduire. Parmi les nombreuses fonctions qui incombent à notre cerveau, ce dernier a la tâche de défendre notre intégrité face aux menaces extérieures et intérieures. Il régule de façon automatique la satisfaction de nos besoins fondamentaux. Le besoin d’intégrité s’exprime à travers les besoins de sécurité, d’identité et de réalité d’être (1). Catherine Aimelet-Périssol définie la sécurité de la façon suivante : [Etre en sécurité, c’est trouver des repères qui nous indiquent en cas de danger le chemin de l’abri, matériel, affectif ou spirituel.] La peur nous pousse à combler dans l’urgence le manque de sécurité en déclenchant automatiquement une réaction de fuite, de lutte ou de replie sur soi. Ces comportements sont des mécanismes de défense, des stratégies d’adaptation élaborés dans l’enfance. La peur est le signal d’alarme qui nous informe que quelque chose est en train de se passer. Des pressions instantanées de notre environnement génèrent en nous un stress aigu de courte durée appelé émotion. La fonction de cette dernière est d’accroître notre vigilance et de nous pousser à agir face à un danger, réel ou éventuel, en mobilisant notre organisme. Nous ne pouvons pas empêcher l’émotion, nous pouvons seulement exercer sur elle un relatif contrôle.

Le danger déclenche la peur qui peut être de deux ordres : physique ou psychologique. Se trouver face à un animal sauvage lors d’une promenade provoque une peur qui n’est autre qu’un réflexe naturel nous poussant à agir dans le but de protéger notre vie et notre intégrité physique. Notre réaction dépendra de l’animal rencontré et également de l’image que nous en avons. Sur le plan psychologique, notre besoin de sécurité correspond à une volonté de certitude absolue. Un changement de vie professionnelle ou personnelle peut être également perçu comme un danger. Là encore, notre réponse au facteur déclencheur résultera de deux éléments : l’importance de l’évènement et l’interprétation que nous en avons. La peur de l’inconnu que chacun d’entre nous peut être amené à ressentir trouve son origine dans le manque de repères nécessaires à l’établissement de notre sécurité. Comme l’écrit le docteur en psychologie Françoise Kourilsky dans son livre « Du plaisir au désir de changer » : [L’incertitude fait peur, et pourtant, c’est elle qui nous ouvre l’espace de notre liberté, celui de notre devenir et de l’accomplissement de nos possibles.]

Paradoxalement, nous avons peur de l’inconnu alors que par définition nous ne savons rien de lui. Dans leur ouvrage intitulé « A la recherche de l’école de Palo Alto », les psychologues-psychothérapeutes Jean-Jacques Wittezaele et Teresa Garcia-Rivera rapportent une contradiction fondamentale de la nature humaine que l’anthropologue américain Gregory Bateson a relevé lors de ses travaux sur les niveaux d’apprentissage : [la lutte perpétuelle entre, d’une part, le désir de sécurité, la peur de la nouveauté, […], et, d’autre part, la disponibilité de l’homme face aux changements perpétuels de son environnement, la créativité.] L’être humain est en permanence ballotté entre le désir de maintenir les choses en l’état et la nécessité de s’adapter à un environnement constamment changeant en ayant recours à son imagination fertile qui le caractérise tant. Ce n’est donc pas de l’inconnu dont nous avons peur, mais plutôt de quitter un connu dont nous sommes dépendants. Cette peur d’abandonner le connu pour l’inconnu finie par créer une confusion mentale.

La peur n’est jamais sans raisons. Elle est toujours liée à quelque chose, à une idée. Elle n’existe pas en tant que telle. J’ai évoqué précédemment, plus particulièrement, la peur physique et la peur de l’inconnu mais la liste est longue et non exhaustive : peur de l’incertitude, de la nouveauté, du changement, de perdre ses croyances, qu’après ce ne soit pire, de l’avenir, de l’avenir de notre planète, du manque, du manque de nourriture, du manque d’argent, du manque de temps, de perdre son emploi, de la menace du licenciement, de perdre des avantages acquis, d’être victime de médisances, de l’humiliation, d’être méprisé(e), du ridicule, de perdre son identité, de ne pas réussir, de mal faire, de perdre ses moyens, d’être pris(e) en défaut, de se tromper, de faire le mauvais choix, de perdre sa position sociale, de perdre son (ou sa) conjoint(e), de perdre ses enfants, de mourir, de la mort, de la vieillesse, de la souffrance, d’être détruit, de la douleur physique, de la maladie, d’être contaminé(e), d’être coupé de soi, de mourir d’ennui, de la vie, d’exister, de la pression de devoir être, de ne pas être, de ne pas savoir, de ne pas être à la hauteur, de ne pas être à la hauteur de sa tâche de parent, de donner une mauvaise image de soi, d’être imparfait(e), de la solitude, de l’abandon, de la perte, de perdre l’autre, de la trahison, d’être infidèle, d’être un(e) raté(e), d’être mis(e) de côté, d’être rejeté(e), d’être exclu(e), d’être ignoré(e), d’être proche, d’aimer, de dire je t’aime, de ne pas être aimé(e), de couper un lien d’amour, du succès, de l’échec, des conséquences sociales de l’échec, de laisser tomber les autres, de gêner l’autre, de mettre mal à l’aise les autres, d’agir, de parler, d’entendre, de lâcher prise, de s’abandonner, d’être soi-même, d’être submergé(e), d’avoir peur, d’être pris(e) au mot, d’être fatigué(e), de pleurer, d’être bloqué(e), d’être étouffé(e), du noir, d’être sans abri, d’être sans repère, de se perdre, du vide, peur de donner et de ne pas recevoir, d’être trompé, d’être manipulé, d’être envahi(e), de la réaction de l’autre, de ne pas répondre à l’attente de l’autre, de perdre, de gagner, de commencer, d’en finir avec l’autre, qu’un fantasme se réalise, d’être démasqué(e) au fur et à mesure que l’intimité s’accroit, de faire de la peine, de déplaire, de perdre la face, de perdre le contrôle, d’être déçu, de l’affrontement, d’être agressé, de provoquer un conflit, de déclencher de l’agressivité, de mettre en colère, d’irriter, de blesser, de faire souffrir, d’être trop gentil(le), pour soi, pour sa famille, de nous-mêmes, des autres, d’un ennemi, du voisin, de son patron, de ses clients, du jugement des autres, d’être mal jugé, d’être sanctionné, du regard des autres, de l’opinion publique, d’aller vers les autres, d’être dominé, de se dévoiler, de montrer ses émotions, d’exposer ses faiblesses, de l’injustice, de voyager en avion, de se rendre à l’hôpital, à la vue du sang, d’être mordu par un chien, des araignées, des serpents, des souris, de prendre l’ascenseur, d’emprunter les escalators, peur des lieux publics, de s’éloigner de chez soi, du temps qui passe, de se révéler sans intérêt, de se révéler sans conversation, de se révéler sans repartie, d’être vide, de n’être rien, de ne rien devenir, de manquer une occasion, de révéler son émotivité, de rougir, de bafouiller, de transpirer, de montrer son malaise en tremblant, de révéler des manques, de révéler un secret culpabilisant, d’avoir fait quelque chose qu’il ne fallait pas faire, de révéler une anormalité sociale, de passer un examen, de prendre la parole en public, d’être observé, de s’affirmer et de dire non…

Pour la plupart d’entre nous, la majorité de ces peurs sont présentes en nous, latentes. Le coach et formateur Frédéric Demarquet, dans son livre « et si j’osais ! », nous explique que ce sont nos croyances qui déclenchent nos peurs. Ces dernières seraient-elles, sous l’effet d’un événement déclencheur, le reflet dans le miroir d’une seule et même peur, à l’instar de notre image déformée que les miroirs de l’attraction « Le palais des glaces » de la fête foraine nous renvoient au fur et à mesure que nous déambulation à l’intérieur ?

Soit nous ne sommes pas conscients de nos peurs, soit nous les ignorons ou soit nous les cachons à notre entourage. Certaines peurs nous poussent à nous dépasser, alors que d’autres, comme échouer à un examen, nous paralysent. Les peurs provoquent en nous des réactions physiologiques comme une accélération du rythme cardiaque ou des tremblements. Nous avons vu que la peur revêt un nombre incroyable de formes d’intensités différentes. Dans leur livre « La magie des émotions », Elisabeth Couzon et Françoise Dorn évoquent à l’aide d’une belle métaphore cette large palette que constituent nos peurs : [Si la peur était une couleur, les différentes nuances, de la plus claire à la plus intense, seraient : l’appréhension, la crainte, l’inquiétude, l’affolement, la frayeur, l’effroi, l’angoisse et la terreur.]

Suite à la longue énumération de peurs que j’ai fait ci-dessus, vous comprendrez aisément que chacun d’entre nous met en place des mécanismes de défense afin de ne pas ressentir cette émotion particulièrement désagréable. Il est difficile d’accéder aux stratégies mises en place très tôt dans notre vie pour soulager nos peurs car elles sont du domaine de l’inconscient. Par contre, il est beaucoup plus facile d’observer nos comportements défensifs, expliquent la psychologue clinicienne Elisabeth Couzon et la consultante et psychothérapeute Françoise Dorn dans leur livre « La magie des émotions ». Ces mécanismes de défense automatiques deviennent très vite inefficaces car non appropriés aux situations changeantes de notre environnement. A la différence des autres mammifères, nous ne sommes pas uniquement dirigés par notre instinct. Nous avons également, en tant qu’êtres humains, la faculté de réfléchir et d’adapter notre réponse à la situation vécue. Cependant, par manque de discernement, la fuite est la stratégie que nous adoptons le plus fréquemment.

Concernant une peur physique provoquée, par exemple, par la présence d’un serpent, fuir s’avère être l’action la plus naturelle et la plus appropriée à la situation. La peur physique est une peur consciente, pour preuve, une fois le danger passé (ou plutôt « une fois que nous nous sommes éloignés du danger ») nous disons avec un grand soulagement : « Comme j’ai eu peur ! » La distance physique établie entre nous et le danger, apaise totalement notre peur physique. Mais qu’en est-il de notre peur psychologique ?

Au niveau psychologique, la peur est rarement une peur consciente, ce qui n’empêche pas notre cerveau d’élaborer automatiquement et inconsciemment des stratégies d’adaptation. Par mimétisme, nous appliquons sur le plan psychologique la même recette que sur le plan physique : nous fuyons. Malheureusement, en fuyant nous obtenons l’effet inverse. Fuir la peur entretient la peur. Plus vous mettez de distance entre la peur et vous, plus elle est paradoxalement présente. Certaines personnes boivent de l’alcool, d’autres utilisent des drogues, consomment des médicaments, pratiquent avec démesure un sport, achètent de manière compulsives, passent leur temps au travail ou s’investissent corps et âme dans une activité artistique dans le but de fuir leurs peurs en pensant les affronter car, par exemple, sous l’emprise de l’alcool « tout paraît plus facile » comme l’indique Catherine Aimelet-Périssol dans son livre « Comment apprivoiser son crocodile ». A toutes ces astuces utilisées pour ne plus penser à nos peurs, s’ajoute celle de s’oublier dans la consommation de toutes sortes de divertissements. Notre entourage, ainsi que nos biens matériels, constituent des repères qui assouvissent également notre besoin de sécurité. Tous ces moyens que nous mettons en œuvre nous permettent de diminuer temporairement notre anxiété afin de pouvoir se confronter à la réalité. Alors la question qui se pose ici est : « comment se débarrasser de la peur ? ».

La réponse est « en découvrant son origine, ses causes profondes », mais pas seulement. Dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » le professeur émérite de médecine Jon Kabat-Zinn nous explique que nous apprenons à être conscient de nos peurs simplement en observant en pleine conscience (2) nos pensées. Percevoir, identifier et accueillir la peur puis y faire face en l’acceptant tel qu’elle est, sans la juger permet de l’apaiser. [Ce que la recherche montre est que pour ne plus penser à quelque chose, pour ne plus ruminer… il faut, au contraire, y accorder toute son attention.] écrivent le psychologue clinicien Patrick Amar et la psychologue clinicienne Silvia André dans leur livre « J’arrête de… stresser ! ». Regarder simplement la peur, s’y frotter, vivre avec, permet d’y répondre de façon appropriée car c’est dans le contact direct qu’elle finie par s’évanouir comme par enchantement.

 

 

(1) Réalité d’être : harmonie et épanouissement personnel. Le besoin de réalité d’être développe l’aptitude à donner du sens, une signification à soi, à sa vie et aux événements. (Comment apprivoiser son crocodile, C. Aimelet-Périssol page 36)

(2) Pleine conscience : en anglais mindfulness. Conscience qui émerge en faisant attention délibérément, dans l’instant présent, et de façon non jugeante. (Au cœur de la tourmente, la pleine conscience, J. Kabat-Zinn page 38)

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