Savoir, connaissance de soi et attention totale

7 Mai 2018 | | Laisser un commentaire

Que savons-nous de l’histoire de nos origines ? L’homme est un primate parmi d’autres. Les paléontologues ont découvert, lors de leurs travaux concernant l’évolution humaine, différents hominidés ayant eu des caractéristiques communes à nos ancêtres. La bipédie et la fabrication d’outils sont deux critères non exclusifs à la lignée humaine. Dans ces conditions, pas facile pour les scientifiques de retracer notre évolution et de connaître ainsi notre nature originelle, celle que nous avions avant l’avènement de nos sociétés occidentales modernes. Le développement de ces dernières est dû, en partie, à la transmission de génération en génération d’un savoir collectif accumulé au fil des temps par l’entremise d’institutions. Ce savoir collectif n’est autre que ce que nous nommons la tradition. Notre capacité d’apprentissage, notre faculté d’adaptation et notre aptitude à ressentir des émotions nous différencient des autres espèces animales. Comme l’écrit l’anthropologue américain et spécialiste de l’interculturel, Edward T. Hall, dans son livre « Au-delà de la culture » : [l’homme, cet animal au cerveau le plus développé, est avant tout un organisme qui apprend. Il est fait pour apprendre.] En occident, des institutions comme l’éduction scolaire sont loin d’être efficientes. D’après Edward T. Hall, les vraies questions à se poser dans le but d’améliorer nos organisations sont : « Comment apprendre ? » et « Quelles sont les meilleures conditions pour apprendre ? ». Selon l’auteur, les réponses passent par la connaissance que l’homme a de lui-même. Alors tentons d’explorer ensemble la conscience qu’Homo sapiens sapiens (1) a de lui-même.

Selon une croyance persistante encore de nos jours, il existerait une vérité authentique que la recherche scientifique mettrait à jour en élucidant, les uns après les autres, les mystères de la nature, augmentant ainsi progressivement la sphère de la connaissance humaine. Dans son livre « L’invention de la réalité », le thérapeute Paul Watzlawick résume cette idée par la phrase suivante : [Aujourd’hui comme toujours règne la conviction que la connaissance n’est connaissance que si elle reflète le monde tel qu’il est.]. La science se donne pour mission de décrire le monde en toute objectivité. Elle cherche à expliquer tel ou tel phénomène sans influence ni du monde extérieur ni du monde intérieur du scientifique à l’origine de l’expérience. La mission d’un véritable scientifique est de rechercher la vérité en toute neutralité morale, politique ou idéologique. Dans cette démarche, seules comptent alors « les conditions initiales » toujours extérieures et antérieures à l’expérience. Dans le cas de l’observation du monde, la tâche s’avère extrêmement difficile car l’image que nous en avons est constituée d’un ensemble de représentations sujet à interprétation.

Nous regardons et construisons le monde à travers le filtre de notre conscience qui n’est autre que notre ego, c’est-à-dire l’ensemble de nos pensées, de nos souvenirs, de nos sensations et de nos perceptions. La perception par notre cerveau de nos expériences visuelles, auditives, kinesthésiques (toucher et ressenti), olfactives, gustatives, couplée à nos croyances forment un filtre créant une image du monde propre à chacun de nous. Depuis des millénaires les différentes cultures, religions et environnements socio-économiques se sont succédés en n’omettant pas au passage de conditionner nos esprits. Voici ce qu’écrit (2) le philosophe et théoricien scientifique Erwin Schrödinger à propos de notre connaissance du monde : [Sa perception (le scientifique parle de la perception de l’homme) du monde est et restera toujours une construction de l’esprit, elle n’a pas d’autre existence démontrable]. Nos fonctions cognitives influencent directement notre construction de la réalité. Nous n’avons aucun moyen de vérifier que notre image du monde coïncide avec la réalité telle qu’elle était avant que nous ne la percevions, c’est-à-dire avant l’expérience.

Observer le monde en toute objectivité demanderait à l’observateur de n’interagir aucunement avec l’objet ou le phénomène observé. Pour ce faire, l’observateur devrait regarder en dehors de sa conscience, chose impossible hormis lorsque l’ego est inexistant. Voici ce qu’écrit (2) Karl Jaspers au sujet de ce vœu pieux : [Il est certain que nous, les chercheurs scientifiques, avons constamment la tentation de regarder le monde, comme si nous, qui sommes chargés de le reconnaître, n’en faisions pas partie, ne lui étions pas liés. Nous aimerions explorer le monde, sans tenir compte du fait que c’est nous qui en prenons connaissance]. Lorsqu’un objet est observé c’est forcement par un observateur. Le physicien Heinz von Foerster (2) écrit : [Toute description de l’univers nécessite la présence de quelqu’un pour le décrire (d’un observateur). Dès lors il nous faut à présent une description de celui qui décrit, autrement dit, il nous faut une théorie de l’observateur]. Pour savoir qui est cet observateur il faut observer et dans ce cas particulier de l’observation de l’homme, l’objet de l’observation est l’observateur lui même ! Que ce soit l’observation du monde ou de l’observateur, dans les deux cas, une partie du tout observe le tout et cette partie n’est autre que notre ego. Voici ce que dit Erwin Schrödinger à ce sujet : [Si notre ego avec ses pensées, ses sensations et ses perceptions ne peut être localisé nulle part dans notre image scientifique du monde, il y a à cela une raison bien simple qui tient en neuf mots : « Notre ego est lui-même cette image du monde. » Il est identique au tout et ne peut donc y être inclus en tant que partie]. Autrement dit : « Nous sommes le monde ! ».

Nous partons du principe que notre image de la réalité est la bonne. Le fait que nous ayons chacun une vision différente et juste de la réalité devrait nous alerter quant à l’authenticité de l’image que nous en avons. Nous pourrions raisonner par défaut en partant du principe que l’image que chacun de nous a de la réalité est fausse. Une fois éliminées l’ensemble de nos images respectives de la réalité, nous aurions au final la certitude de ce que n’est pas la réalité mais toujours pas de ce qu’elle est. Il est moins frustrant et plus bénéfique pour notre développement personnel, de s’interroger sur le caractère aidant ou non de notre vision des évènements plutôt que de tenter, en vain, de savoir si notre réalité est vraie ou fausse. Comme dit (2) le psychiatre Karl Jasper : « Le monde est comme il est, il n’est ni vrai ni faux, c’est seulement notre connaissance du monde qui peut l’être. » Au cas où notre vision de la réalité n’est pas aidante, qu’est-ce qui nous empêcherait de la modifier ? Il ne s’agit pas de changer les faits, c’est impossible, mais simplement d’en avoir une autre interprétation comme Epictète nous le rappelle (2) avec sa célèbre formule : « Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous troublent, mais l’opinion que nous nous en faisons. »

Comment améliorer le fonctionnement de nos organisations sachant que nos esprits sont inconsciemment influencés par un savoir collectif accumulé et transmis au cours des générations successives ? Comprendre les différentes structures humaines passe par la connaissance de soi et la tâche est particulièrement ardue comme l’indique Edward T. Hall dans son livre « La dimension cachée » : [Il y a plus de deux mille ans, Platon concluait déjà que la tâche la plus difficile consiste à se connaître soi-même]. Comme le fait très justement remarquer le docteur en psychologie Françoise Kourilsky dans son livre « Du désir au plaisir de changer » : [[…] l’homme, reconnaissons-le, a jusqu’à présent mieux exprimé son génie dans les innovations technologiques que dans sa capacité de résoudre ses propres problèmes.]

Il existe plusieurs moyens d’entreprendre le voyage de la découverte (ou connaissance psychologique) de soi. La psychothérapie permet à une personne qui consulte, de rééquilibrer les éléments du triptyque pensé, corps et émotions dont il est constitué et de développer ainsi son potentiel. La technique d’entretien nommée « questionnement socratique », utilisée dans le processus de coaching, mais pas uniquement, est également un excellent moyen de clarifier ses pensées et de trouver en soi les vérités. « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux. » disait Socrate. Une autre façon de prendre conscience de son mode de fonctionnement consiste à observer et à noter après coup nos pensées, nos émotions et nos comportements lors de chacune de nos relations aux autres. Une analyse a posteriori de ces notes nous permet de prendre conscience de notre état intérieur. Je propose à mes clients, confrontés à des difficultés d’ordre relationnel, d’observer et de noter dans un carnet les pensées, les sentiments et les comportements que génère chaque relation conflictuelle qu’ils rencontrent. La compréhension de ses émotions, l’aptitude à nommer et accepter chacune d’entre elles, est le fondement même de ce que l’on appelle l’intelligence émotionnelle. C’est en comprenant nos émotions que nous pouvons nous en dégager. L’identification et l’acceptation de nos émotions permettent à tout à chacun de devenir acteur de son existence perpétuellement en mouvement. Nos émotions nous alertent que quelque chose se passe en nous. Elles nous informent que certains de nos besoins ne sont pas satisfaits ce qui a pour conséquence d’améliorer la connaissance que nous avons de nous-même. Le psychologue de renom, Abraham h. Maslow appelle cette connaissance de soi la connaissance « D » car elle est basée sur un déficit. Nous avons vu que nous créons des images du monde et de nous-même à partir d’un centre qui n’est autre que notre ego. De ce fait, nous sommes, malheureusement le plus souvent à notre insu, dans le jugement, la comparaison et l’évaluation. Nous voyons le monde du point de vue de nos besoins et de nos intérêts, ce sont eux qui nous motivent. Nous choisissons ce que nous voulons voir et ce que nous ne voulons pas voir.

A cette connaissance « D », le psychologue oppose la connaissance « E » comme « de l’être » ou encore « de l’autre ». Qu’est-ce à dire ? Abraham h. Maslow écrit dans son livre « Vers une psychologie de l’être » : [Dans la connaissance E, l’expérience ou l’objet sont envisagés comme un tout, une unité, sans relation avec le reste, sans utilité possible, sans calcul. L’objet est perçu comme s’il contenait tout l’univers et tout ce qui existe]. Abraham h. Maslow nomme cet état de fait « l’attention totale ». Elle exclut la relation à l’homme et permet ainsi de voir le monde tel qu’il est. La connaissance « E » est sans but et essentiellement dans l’accueil. Elle est contemplative et n’interfère aucunement avec l’expérience. Elle se détache de l’objet observé qui devient alors lui-même. Selon Abraham h. Maslow, la connaissance « D » et la connaissance « E » participent, l’une comme l’autre, dans un parfait équilibre, à notre réalisation personnelle. La première est dans l’action et la seconde, à l’instar de la méditation bouddhiste, dans la contemplation.

 

 

  1. Homo sapiens sapiens… : l’espèce qui sait, et qui sait qu’elle sait, autrement dit, l’espèce qui est consciente et sait qu’elle est consciente. (Au cœur de la tourmente, la pleine conscience J. Kabat-Zinn)
  2. Propos rapportés par le thérapeute Paul Watzlawick, membre fondateur de l’Ecole de Palo Alto, dans son ouvrage intitulé « Le langage du changement ».

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