L’action juste naît du non-agir

2 Avr 2018 | | Laisser un commentaire

Sans le savoir, nous devenons des spécialistes en métaphysique dès lors que nous répondons à une question de nature indécidable. Le dictionnaire Larousse, définit la métaphysique comme des : [spéculations intellectuelles sur des choses abstraites qui n’aboutissent pas à une solution des problèmes réels : Faire de la métaphysique au lieu d’agir.] D’après le philosophe anglais et professeur de logique et de métaphysique à l’université d’Edinburgh, W. H. Walsh, il existe deux types de questions : celles décidables et celles qui ne le sont pas. Intéressons nous particulièrement à ces dernières, celles que le professeur Walsh appelle « questions indécidables ». Dans le livre « Stratégie de la thérapie brève », le psychothérapeute Paul Watzlawick et le directeur du « Centre de thérapie stratégique » à Arezzo, Giorgio Nardone, donnent, afin d’expliciter la notion de « question indécidable », l’exemple de l’origine de l’univers. Indécidable, car aucun représentant de notre espèce n’a assisté à l’évènement, ou au non évènement car il existe plusieurs hypothèses allant de l’équilibre dynamique perpétuel de l’univers, sans début ni fin, au fameux « Big Bang ». Concernant l’origine de l’univers, Paul Watzlawick et Giorgio Nardone préfèrent croire à une version plus poétique, celle du Zhuangzi, une œuvre de l’Antiquité chinoise qui dit :

« Les cieux ne font rien ; ce ne-rien-faire est dignité ;

La terre ne fait rien ; ce ne-rien-faire est repos ;

De l’union de ces deux ne-rien-faire naît toute action

Et toutes choses sont amenées à l’existence. »

Les questions décidables sont par définition déjà tranchées par d’éminents spécialistes. Il n’y a que les questions indécidables que nous pouvons solutionner par nous-même car dans cette catégorie de questions nous n’avons aucune contrainte. Voici ce qu’écrivent Paul Watzlawick et Giorgio Nardone à ce sujet : [Il n’y a pas de nécessité, intérieure ou extérieure, qui nous force à donner une réponse ou une autre à de telles questions. […] Nous pouvons choisir ce que nous voulons devenir par le choix que nous allons faire sur une question par essence indécidable.] Pour illustrer leur propos, les deux auteurs font référence à deux questions philosophiques de nature indécidable :

[« Suis-je distinct de l’univers ? Si oui, alors quand j’observe, j’observe comme à travers le trou d’une serrure un univers en évolution. »

« Fais-je partie de l’univers ? Alors, à chacun de mes actes, je change à la fois moi-même, et l’univers. »]

En nous considérant comme des entités distinctes, nous nous plaçons en tant que simples observateurs d’un univers qui évolue sur la base de ses propres lois indépendamment de nous. Par contre, lorsque nous faisons le choix de nous considérer comme une partie du tout qui interagit avec ce dernier, alors nous augmentons le nombre de choix de possibles. Il suffit de peu de choses pour modifier le cours des événements, comme l’a montré en 1963 un mathématicien du service météorologie de l’armée américaine, Edward Lorenz, en mettant au point un modèle mathématique complexe permettant de prévoir les événements climatiques. Le battement d’aile d’un papillon, quantité infinitésimale d’énergie, peut modifier les conditions initiales au moment ou commence la simulation et impacter ainsi à long terme les prévisions météorologiques. C’est ce que l’on appelle « l’effet papillon ».

Le choix que nous faisons en réponse à une question indécidable, conditionne notre vision du monde qui n’est autre que la résultante des croyances que nous adoptons. Ces dernières, par leur nombre important, deviennent trop limitantes et finissent par orienter notre manière d’agir sur le cours des événements. Pour certains d’entre nous, elles nous conduisent même à ne plus agir. Nous pouvons difficilement vivre sans croyance car c’est un besoin humain universel que de vouloir expliquer le monde. De prime abord, supprimer nos croyances parait être « La » solution. Dans son livre, « Comment réussir à échouer », Paul Watzlawick appelle ce type de solution radicale, une « ultrasolution ». Nos croyances sont fausses mais elles peuvent nous être utiles. Soyons pragmatiques, utilisons uniquement les croyances aidantes et améliorons ainsi notre existence au quotidien. Voici ce qu’écrit à ce sujet le psychothérapeute Kévin Finel dans son livre « Apprivoiser le changement avec l’auto-hypnose » : [Quand je me souviens que la réalité que je perçois n’est qu’une réalité possible parmi d’autres, alors j’ai le pouvoir d’agir sur moi… pour la changer.] Ce ne sont pas les faits qui importent le plus, ce sont les interprétations que nous en avons. A cet instant, se crée une différence entre, par exemple, une personne jugée « optimiste » et une autre « pessimiste ». Vous connaissez l’histoire du verre à moitié plein ou du verre à moitié vide ? Aucune des deux perspectives n’est plus vraie l’une que l’autre, sauf que dans le cas du verre vu comme à moitié plein, l’interprétation positive faite par l’observateur de ce qui est se trouve être une vision plutôt aidante pour lui. Nos croyances ne sont pas innées. Elles proviennent essentiellement de notre entourage et de nos propres expériences. Un nouveau conditionnement peut donc s’opérer dans le but d’améliorer notre vie privée et/ou professionnelle.

Une croyance peut disparaître au contact d’événements extérieurs comme par exemple une expérience ou une émotion intense. Pour certains d’entre nous, il suffit d’une seule fois pour qu’instantanément une nouvelle certitude plus aidante prenne le relais, à l’instar d’une addiction remplacée par une autre, moins nocive pour notre métabolisme et notre psychisme, en substituant, par exemple, une consommation excessive d’alcool à une pratique sportive intensive.

Une autre façon de dissoudre une croyance est de prendre l’initiative de la regarder en face. Nos croyances sont implicites, elles sont des présupposés découlant de notre réalité. Elles s’activent automatiquement en situation et influencent grandement nos comportements.

Nos émotions apparaissent en même temps que nos pensées automatiques et entravent le bon fonctionnement de notre cerveau frontal, ou « cortex ». Cet afflux de pensées et d’émotions génère en nous du stress nous poussant à agir, malheureusement rarement de façon appropriée à la situation. Notre esprit devient confus voire carrément inopérant, comme pour certains de mes clients qui m’ont parlé d’« écran noir » ou de « voile blanc » aveuglant. Nos peurs et nos contradictions génèrent également de la confusion mentale qui modifie nos comportements ou nous empêche d’agir. L’une des principales sources de contradiction est notre manque d’authenticité. Nous nous attachons à adopter les codes en vigueur et à ressembler à telle ou telle célébrité. Observer avec attention et accepter avec bienveillance nos pensées, nos émotions, nos contradictions et nos peurs nous permet de prendre le contrôle et de ne plus agir en fonction des croyances limitantes qui nous habitent. En agissant de cette façon nous gagnons en sagesse et augmentons nos degrés de liberté. Nous renforçons ainsi notre autonomie et notre responsabilité. Nous réalisons que nous avons la faculté d’agir sur nous même et sur notre relation aux autres plus souvent que nous ne le pensons. Afin de parvenir à ce résultat, il est nécessaire, avant tout, de nous poser, tâche extrêmement difficile pour la majorité d’entre nous. Voici ce qu’écrit à ce sujet Jon Kabat–Zinn, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université du Massachusetts, dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » : [Il y a plusieurs siècles, Blaise Pascal exprima fort bien le cœur de notre inconfort quand nous sommes en présence du silence, du calme et du non-agir : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre. »

Certaines choses dépendent entièrement ou en partie de nous, d’autres en dépendent aucunement comme un licenciement économique par exemple. Nous sommes convaincus de pouvoir agir sur certaines choses alors qu’il n’en est rien. A l’inverse, nous avons la certitude de n’avoir aucun contrôle sur d’autres choses alors que dans les faits nous en avons. Par exemple, nous pouvons contrôler notre respiration ou notre fréquence cardiaque. Lorsque certains de mes clients sont confrontés à des situations stressantes, je leur explique comment respirer dans le but de les aider à réduire leur niveau de stress. De cette façon, ils retrouvent leur équilibre et les choses se passent naturellement, en accord avec leur environnement et sans effort. Nous pouvons au quotidien adopter ce mode de fonctionnement harmonieux. Pour cela il « suffit » de vivre dans « l’ici et maintenant », ce que le professeur Jon Kabat–Zinn nomme « la pleine conscience ». Etre présent à ce que l’on fait, à soi et écouter son corps lorsque nous respirons, mangeons, travaillons, etc. et accepter les choses telles qu’elles sont.

Accepter ne veut pas dire se perdre dans la passivité ou devenir fataliste. Accepter les choses demande de la maîtrise, de l’énergie et des ressources internes. Il est souvent tentant de vouloir changer les choses en se révoltant contre ce qui est. Dans un premier temps la colère nous galvanise puis, dans la durée, elle finit par nous épuiser. Accepter les choses économise notre énergie. Nous pouvons alors utiliser cette économie pour rechercher des solutions qui transformeront ce qui est en quelque chose de positif. Une vision claire de ce qui est rend dans un premier temps notre esprit créatif. Puis de là, naît l’action immédiate, celle qui a lieu sans la pensée. Cette action spontanée correspond à l’attitude que nous adoptons face à un danger. A cet instant, ce n’est plus notre cerveau frontal qui est aux commandes mais bel et bien notre cerveau primitif, celui qui nous pousse dans l’instant à fuir ou à combattre comme un animal le ferait à notre place. Pour le maître Zen, Taisen Deshimaru, dans son livre « Zen & arts martiaux », cette action sans penser est également présente dans les arts martiaux et en général dans les arts impliquant le corps et l’esprit. Du non-agir naît la vision claire et de cette dernière naît l’action juste.

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