La peur du jugement des autres

3 Mar 2018 | | Laisser un commentaire

Notre société véhicule l’idée que nous devons tous être en permanence performants et heureux. Ces injonctions sont censées provoquer notre bonheur, notre bien-être. Malheureusement, pour la plupart d’entre nous, elles deviennent rapidement une entrave au bon déroulement de notre existence. C’est une erreur de présenter l’existence humaine uniquement comme une succession de joyeux moments. La vie est également faite d’événements plus ou moins difficiles auxquels nous sommes, tôt ou tard, tous confrontés. Un divorce, la perte d’un emploi ou bien encore la disparition d’un être cher sont des circonstances qui génèrent en nous des blessures plus ou moins longues à cicatriser. L’adversité « muscle » nos ressources intérieures et c’est en nous connectant à ces dernières que nous arrivons à dépasser plus rapidement les difficultés que la vie place sur notre chemin. Le psychothérapeute et coach, Kévin Finel, explique dans son livre « apprivoiser le changement avec l’auto-hypnose » que ces diktats sont à l’origine de souffrances supplémentaires : [Quand quelqu’un vit un moment difficile, cette idée de « devoir être bien » est aussi parfois la cause d’une plus grande souffrance : honte, désespoir, manque de confiance… Le regard des autres devient porteur de jugements, réels ou imaginaires.]

Le jugement des autres nous fait peur. « L’enfer, c’est les autres » écrivait Jean-Paul Sartre dans sa pièce de théâtre « Huis clos ». Notre condition d’être humain nous condamne à vivre en groupe. Selon Aristote, l’Homme est un animal social. Les observations scientifiques semblent le confirmer. Très tôt, un bébé est capable de décoder les expressions du visage de sa mère, de son père et de toute autre personne connue ou inconnue de lui, avec parfois des conséquences auditives assourdissantes pour les personnes présentes. L’être humain a la faculté innée de ressentir les émotions des autres. Il est capable de percevoir leurs besoins et de concevoir à travers l’observation ce qu’ils pensent. Dans nos relations cette possibilité nous permet, dans un mécanisme de « feed-back » ou encore de rétro-information, d’adapter instant après instant, notre communication verbale et non-verbale à la situation. Malheureusement, lorsque l’imagination prend le dessus sur l’observation, on se met à redouter plus qu’à observer. Voici ce qu’écrit à ce sujet le médecin psychiatre, Christophe André, dans son livre « Imparfaits, libres et heureux » : [On finit par ne plus voir en l’autre qu’un regard intrusif et un jugement sévère. A redouter le rejet au lieu de susciter l’acceptation. A craindre l’échec au lieu de chercher la réussite.] Nous avons peur d’être exclu du groupe auquel nous appartenons, groupe dans lequel nous prenons plaisir à afficher notre singularité tout en veillant à maintenir cachés nos fragilités et nos vulnérabilités de peur d’être critiqués, jugés et à terme, rejetés.

Nous ne nous acceptons pas tels que nous sommes, persuadés de nous mettre en danger en révélant nos faiblesses. S’accepter signifie pour nous « rester passif face à ce qui est ». Pour la plupart d’entre nous, s’accepter s’apparente à du laxisme à notre encontre. Voici ce qu’écrit Christophe André dans son livre « Imparfaits, libres et heureux » au sujet de la non-acceptation de soi : [Ne pas s’accepter est un évitement. Et comme tous les évitements, il préserve la conviction que l’on se serait mis en danger en se dévoilant, notamment en admettant ou en dévoilant ses limites et ses vulnérabilités.] Les regards que nous portons sur nous sont en fait des jugements. Nous nous observons et puis nous nous jugeons au lieu de comprendre ce qui se déroule en nous par peur de nos émotions qui, parfois à notre insu, débordent. Les émotions sont des signaux d’alarme qui nous indiquent qu’il se passe quelque chose en nous. Lorsque nous les interprétons mal, nous commettons des contresens quant à l’interprétation de nos comportements et de nos pensées. Victimes de cette incompréhension, nous formons des jugements hâtifs qui génèrent en nous de la peur. Nous avons peur de nous-même et des autres. Nous pouvons mieux nous connaître et agir en conséquence dès lors que nous accueillons et interprétons convenablement nos émotions. Voici ce qu’écrit à ce sujet la psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol dans son livre « Comment apprivoiser son crocodile » : [Loin de réduire l’être humain à cette réalité, cette compréhension (des émotions), tout au contraire, va lui permettre de mettre en valeur ce qui est à l’origine de sa motivation, de sa mobilisation, autrement dit, de ce qui le « pousse » à agir.] Exprimer ses émotions, ses besoins et ses pensées, sans agressivité vis-à-vis de l’autre, est l’une des définitions de l’affirmation de soi qui est liée au « faire » et à l’action. Conjuguée à l’estime de soi et à la confiance en soi, elles forment un trio. La confiance en soi est liée à l’« avoir », aux résultats et aux bénéfices. Nous créditons notre compte confiance. Lorsque le triptyque est chez nous en équilibre, nous pouvons nous définir comme une personne assertive (1).

Dans son livre « Imparfaits, libres et heureux » Christophe André définit « l’estime de soi » selon deux composantes : [(L’estime de soi) C’est ce mélange des regards et des jugements que je porte sur moi. Car aucun regard n’est neutre, surtout sur soi-même. C’est aussi un autre mélange : celui du jugement à propos de moi et du jugement de moi sous le regard des autres. Car l’estime de soi n’a de sens que dans le cadre de relations sociales.] Nous nous jugeons d’après ce que nous imaginons que les autres pensent de nous. Malheureusement pour nous, nous sommes loin d’être tendre avec nous-même lorsque nous nous adonnons à notre exercice favori d’auto-jugement. Nous ne nous estimons pas. Nous nous critiquons en permanence et nous avons une vision négative de nous ce qui est, entre parenthèse, un excellent terreau aux problèmes d’anxiété sociale. Nous nous dévalorisons en continu et sommes agressifs envers nous-même. Voici ce qu’écrit Christophe André à ce sujet dans son livre « Imparfaits, libres et heureux » : [Ce qui est raté est ma faute, ce qui est réussi est dû au hasard. Ce qui est raté l’est totalement, ce qui est réussi ne l’est que partiellement (il y a toujours à redire). Ce qui est raté l’est durablement, pour toujours, ce qui est réussi n’est que temporaire.] Nous construisons nos jugements sur nous en nous comparant aux autres dans des relations de compétitions et en nous justifiant. Comme nous sommes intransigeants avec nous-même, nous supposons que le regard de l’autre est aussi implacable que celui que nous portons sur nous. Cette croyance fait de nous des anxieux sociaux, elle nous pousse à fuir ou à éviter de multiples activités sociales. Certaines personnes s’enferment dans le secret par peur du jugement des autres, d’autres fuient la réalité en s’adonnant à la boisson et d’autres encore font appel à leur médecin pour tenter de réduire leur angoisse en consommant des antidépresseurs. Pour combler leur manque de sécurité, les personnes à basse estime de soi restent en retrait et en même temps elles ne souhaitent pas être distancées par le reste du groupe. Par manque de confiance, elles agissent le moins possible par peur de l’échec et des conséquences sociales de l’échec. Comment peuvent-elles être vues et entendues dans ces conditions ?

La forte exigence que nous avons vis-à-vis de nous, nous dédouane de celle que nous manifestons à l’égard des autres. Notre vie ressemble à un tribunal dans lequel notre relation à l’autre se transforme en réquisitoire. Nous percevons les autres à travers nos propres expériences, ce qui fait dire au docteur en psychologie Françoise Kourilsky dans son livre « Du désir au plaisir de changer » : [Lorsque nous portons un jugement sur l’autre, nous évoquons en fait notre expérience interactionnelle vécue avec celui-ci, ou encore celles que nous avons empruntées des autres et rien de plus. Nous croyons percevoir la réalité de l’autre alors que nous percevons l’impression qu’il a produite sur nous.] « Lorsque quelqu’un te met en colère, sache que c’est ton jugement qui te met en colère. » disait déjà, dans l’antiquité, le philosophe grec Epictète.

Le dictionnaire Larousse donne la définition suivante du mot « juger » : [se faire une opinion sur quelque chose ou sur quelqu’un, porter une appréciation, un jugement de valeur à leur sujet.] Autrement dit, juger consiste à établir un lien entre un fait et une valeur. D’après Christophe André, les personnes à faible estime de soi possèdent des valeurs trop élevées et trop rigides. C’est dans la recherche de la perfection que ces personnes cherchent à combler leur besoin de sécurité. Cette quête de la perfection trouve son origine dans l’erreur de jugement suivante : « Je serai mieux estimé et accepté si je suis parfait ! ». Malheureusement, cette croyance leur coûte très cher émotionnellement parlant car elle génère en eux un stress permanent. Comment peuvent-ils se sentir à la hauteur en plaçant la barre trop haute ? Cette quête de l’estime de l’autre, ainsi que la peur de ne pas la mériter, sont à l’origine de l’anxiété sociale. Derrière l’estime de soi se cache le besoin d’être aimé. Elle est liée à l’« être » et à l’identité, identité au sein du groupe d’appartenance comme nous avons pu le voir à la fin du deuxième paragraphe.

Nous avons vu que nous sommes redoutables envers nous-même et que cette intransigeance nous fait croire que le regard des autres est autant implacable que celui que nous portons sur nous-même. Nous avons également évoqué le fait que lorsque nous acceptons et interprétons correctement nos émotions, nous pouvons mieux nous connaître et agir. Nos émotions ne sont ni bonnes ni mauvaises, ce sont nos jugements, ou ceux des autres, qui les différencient. Alors, comment devenir plus indulgent, plus doux avec soi-même ? Incontestablement, la solution aux différents problèmes que génère notre peur du jugement de l’autre passe par plus d’auto-bienveillance. Comme l’écrit le professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université du Massachusetts, Jon Kabat-Zinn, dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » : [Agir avec assertivité (1) requiert réellement la conscience de vos sentiments tels qu’ils sont, sans les juger. C’est en soi une façon d’incarner l’auto-compassion, la bienveillance et, en finale, la sagesse.] Accepter ce qui nous arrive, nos pensées, et nos émotions est la meilleure façon de vivre en harmonie avec nous-même. Accepter ne veut pas dire être d’accord, se résigner ou ne rien faire. Accepter la personne que nous sommes nous procure de l’authenticité, de la sérénité et de la clairvoyance. A partir de là nous œuvrons, en accord avec nos besoins et nos valeurs, à l’amélioration de notre bien-être.

 

 

(1) Etre assertif : c’est pouvoir négocier pour obtenir ce que je veux sans léser les autres. Renforcer mon autonomie et mon efficacité. Assumer mes responsabilités. M’exprimer face à un groupe. Affirmer mes besoins, mes droits, mes sentiments. Faire face aux conflits, à l’agressivité, aux critiques. Dire non lorsque je l’estime nécessaire. Formuler une critique constructive. Déjouer les jeux psychologiques, les manipulations (Définition de Frédéric Demarquet, coach, formateur, consultant et praticien en développement personnel).

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