La dépendance

7 Jan 2018 | | Laisser un commentaire

J’ai écrit l’article intitulé « liberté et responsabilité » en prenant comme point de départ, l’une des définitions du dictionnaire Larousse du mot liberté : [Possibilité d’agir selon ses propres choix, sans avoir à en référer à une autorité quelconque]. Cette explication du mot liberté rejoint l’une des définitions du mot dépendance donnée par le même dictionnaire : [Etat, situation de quelqu’un, d’un groupe, qui n’a pas son autonomie par rapport à un autre, qui n’est pas libre d’agir à sa guise : Dépendance financière.] Dans « liberté et responsabilité » j’ai, en tant que coach, évoqué mon objectif principal : pousser mes clients vers plus d’autonomie, de responsabilité et au final, les amener à changer d’autonomie en devenant leur propre coach. Comme l’a écrit le psychologue américain Carl Rogers dans son livre « La relation d’aide et la psychothérapie » : [Le but n’est pas de résoudre tel problème particulier, mais d’aider l’individu à atteindre la maturité qui lui permettra de faire face au problème actuel, et aux suivants, d’une manière mieux adaptée.] La relation de coaching est à l’opposé d’une relation de dépendance et c’est dans le cadre particulier de l’accompagnement d’une personne que je vais vous parler ici de la dépendance.

Les maîtres-coachs certifiées par l’ICF (1), Sylvianne Cannio et Viviane Launer, évoquent dans leur livre « Cas de coaching commentés » le cycle de la dépendance développé par l’analyste transactionnelle (2) américaine, Nola-Katherine Symor. La dépendance, la contre-dépendance, l’indépendance et l’interdépendance constituent les quatre étapes du cycle observé par Nola-Katherine Symor. La dépendance est le niveau zéro de l’autonomie. La personne se trouve en soumission. C’est par exemple, un salarié en période d’essai. Dans la phase de la contre-dépendance, la personne se rebelle en disant « non » ou « oui, mais… » et accuse l’autre de sa propre inaction. Vient ensuite l’indépendance durant laquelle la personne assume ses choix et se sent de plus en plus compétente. Elle pense tout savoir et ne plus avoir besoin des autres. Elle prend de la distance. Dans la phase d’interdépendance, la personne passe librement d’un état d’autonomie à un autre. Par exemple, en entreprise, elle apprend de ses pairs, transmet ses connaissances à un subordonné ou encore, psychologiquement libre, elle participe à une réunion entre différents responsables de services et la direction. Des transactions (3) directes et saines, d’adulte à adulte, sont plus productives que celles établies sur la subordination. Voici ce qu’écrit à ce sujet le docteur en psychologie Françoise Kourilsky dans son livre « Du désir au plaisir de changer » : [L’interdépendance participe à notre évolution ; les rapports de dépendance nous figent et sont susceptibles de nous détruire à cause des conflits qu’ils peuvent engendrer.] Dans l’interdépendance réside la qualité essentielle d’un bon management.

Dans cette étape d’interdépendance, les rapports humains ne sont plus biaisés par des demandes émanant de situations vécues dans l’enfance. Entretenir des relations saines avec son entourage demande une grande maturité, ou autrement dit, une grande connaissance de soi. Prenons par exemple, le cas d’une personne responsable du service marketing qui perd systématiquement confiance en elle en présence du directeur général. Elle projette inconsciemment sur son supérieur hiérarchique des sentiments, des pensées ou des comportements vécus dans son enfance. Par exemple, enfant, son père était celui « qui sait » et elle se voyait parallèlement comme celle « qui ne sait rien ». Dans son enfance, cette situation était bel et bien réelle, contenu de la dépendance naturelle d’un enfant vis-à-vis de ses parents. Aujourd’hui, son comportement à l’égard de son patron est contaminé par cette projection inconscience dont elle est aujourd’hui victime.

La dépendance apparait dans la relation de subordination. Ce rapport « domination-soumission » est vécu au quotidien par de nombreux salariés d’entreprises dont l’organisation est encore de type hiérarchique en niveaux. Cette organisation est également appelée « entreprise à management pyramidal » en opposition aux entreprises à management transversal. Ces dernières sont essentiellement présentes dans le secteur des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Dans une organisation de type hiérarchique en niveaux, le manager dit à ses subordonnés ce qu’ils doivent faire, ce qui assure son contrôle sur l’équipe et le maintien de ses collaborateurs dans la dépendance. En résumé, il a directement autorité sur son équipe ce qui n’est pas le cas du management transversal qui confère au manager la responsabilité du bon fonctionnement entre services.

L’essor du management transversal est peut-être une conséquence de l’arrivée du taylorisme dans le secteur tertiaire. L’organisation taylorienne divise les exécutants de ceux qui savent et découpe également les activités des salariés en tâches élémentaires non qualifiées. Ce mode de fonctionnement engendre une altération de l’estime de soi se traduisant par une perte de confiance en soi, problématique que je rencontre chez certains de mes clients. Cette organisation du travail isole les salariés et génère chez eux de l’anxiété et de la souffrance. Afin de fuir la réalité de cette situation qui leur est insupportable, certains ont recours à des substituts au bien être naturel en adoptant une conduite de dépendance à l’alcool, à la drogue, aux anxiolytiques, à la nourriture, au sexe, à une idée ou encore à une personne. Ici, apparait une autre définition du Larousse du mot dépendance : [Assujettissement à une drogue, à une substance toxicomanogène, se manifestant lors de la suppression de cette dernière par un ensemble de troubles physiques ou psychiques.] Quelle que soit la dépendance adoptée, l’objectif est le même. Voici ce qu’écrit à ce sujet le psychiatre, psychologue et psychanalyste Alain Braconnier dans son livre « Protéger son soi » : [Toutes ces conduites de dépendance ont un point commun. Elles renvoient à un même problème qui sera exprimé par la personne qui en souffre à un moment ou à un autre : elle recherchera des perceptions agréables par un apport extérieur afin d’apaiser les menaces anxieuses ou dépressives intérieures.] Lorsque les problèmes s’aggravent, ces personnes sont tentées d’augmenter les doses du poison qui les tue lentement et qui parfois les conduit à la dépression. Les psychiatres et psychothérapeutes Christophe André et François Lelord avancent l’idée, dans leur livre intitulé « L’estime de soi », que ce serait la consommation d’alcool qui entraînerait la déprime plutôt que l’inverse. L’alcool désinhibe et rend les choses plus faciles, du moins en apparence.

Dans leur livre « La magie des émotions », la psychologue clinicienne Elisabeth Couzon et la consultante et psychothérapeute Françoise Dorn parlent de l’addiction au travail comme d’une nouvelle conduite de dépendance. Par analogie à la dépendance à l’alcool, les aliénés du labeur sont, aux Etats-Unis, appelés « workakolics ». Comme pour toute conduite de dépendance, le « workakolic » fuit les émotions qu’il ne parvient pas à gérer. Pour lui, travailler sans relâche est l’unique moyen qu’il a trouvé afin de ne pas laisser de place aux pensées et aux émotions qui le traversent. La solution est radicale, elle efface toute vie affective, familiale et sociale. Dans son livre « Du désir au plaisir de changer », le docteur en psychologie Françoise Kourilsky appelle cette solution extrême une « ultrasolution ». Le workakolic ne cherche pas de solutions à ses problèmes mais plutôt à éliminer la ou les prétendues causes à ses problèmes et en l’occurrence, toute vie autre que professionnelle. Les personnes que je nomme, sur le même modèle que « workakolics », les « sportakolics », se protègent également de leur angoisse dans une autre forme d’hyperactivité : la pratique physique ou sportive abusive.

J’aborde maintenant ici, en guise de conclusion, la dépendance d’ordre psychologique qui pousse la plupart d’entre nous à s’attacher à son entourage. Nous cherchons un sens à notre vie que nous trouvons vide de réalité. Comme l’écrit la psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol dans son livre intitulé « Comment apprivoiser son crocodile » : [Vide de soi, mais plein de l’opinion, des attentes, des désirs, des nourritures des autres, d’un entourage auquel nous nous accrochons dans une dépendance de survie épuisante et toujours frustrante à long terme.] Le plus souvent nous sommes effroyablement seuls face à nous-mêmes et cette solitude nous pousse à nous attacher à quelqu’un ou à quelque chose afin de combler ce vide au fond de nous qui nous effraye tant. Dans notre quête permanente de sécurité nous nous rendons dépendants des autres et des biens matériels et par conséquent, incapables d’être l’unique acteur de notre vie en pensant par nous-mêmes.

 

 

(1) l’ICF : l’International Coach Federation

(2) Analyse transactionnelle : Méthode de psychothérapie, développée par le docteur Eric Berne, reposant sur l’analyse des transactions et des séries de transactions qui se produisent durant les séances de traitement.

(3) Transaction : Stimulus transactionnel provenant d’un certain système cohérent de comportement correspondant de l’agent, plus la réaction transactionnelle provenant d’un certain système cohérent de comportement correspondant du répondant.

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