Le conflit : un mal pour un bien ?

3 Déc 2017 | | Laisser un commentaire

En guise d’introduction à cet article sur le conflit, je voudrais vous raconter ce qu’il m’est récemment arrivé. Rassurez-vous, rien de grave. Cependant, les évènements auraient pu mal tourner. En me dirigeant vers ma voiture je remarque un homme d’environ trente cinq ans qui me suit du regard avec insistance. Une fois assis au volant de mon automobile je constate qu’il poursuit son chemin tout en continuant à me regarder. J’ouvre alors la portière de mon véhicule pour lui demander si nous nous connaissons afin d’en savoir plus sur son comportement que je considère irrespectueux, voire agressif. Il me répond que « non » et qu’il n’y a rien de mal à regarder les gens. J’acquiesce et lui fait cependant remarquer que l’insistance avec laquelle il m’a regardé à provoqué chez moi de la curiosité. Il s’en suit quelques échanges verbaux qui, si je n’avais pas mesuré mes propos, auraient certainement aboutis à un conflit, voire à une altercation. Que s’est-il passé ?

Me sentant menacé, mon cerveau primitif, appelé aussi « reptilien », commun à tous les mammifères, a pris instantanément le contrôle, instinct animal oblige. Voici ce qu’écrivent au sujet du regard insistant sur l’autre les psychiatres et psychothérapeutes Christophe André et Patrick Légeron dans leur livre « La peur des autres » : [[…] : chez les mammifères, le regard fixe sur l’autre est une façon d’asseoir sa dominance. L’animal dominant fait baisser le regard du dominé ; si ce dernier, par inconscience ou désir d’en découdre, refuse, il y a conflit et combat, escalade de la violence.] J’aurais pu faire semblant de ne pas voir cette personne, démarrer le moteur de ma voiture et partir mais ce jour là, pour des raisons qui m’appartiennent, j’ai choisi de lui adresser la parole. Avant d’établir un contact verbal avec mon observateur beaucoup trop insistant à mes yeux, mon cortex, la partie raisonnée de mon cerveau, a pris le dessus en contrôlant mon agacement et mon impulsivité. Prendre l’initiative d’ouvrir un dialogue était pour moi une manière de lui montrer qu’il ne m’impressionnait nullement. J’ai prétexté de la curiosité de ma part afin d’éviter le conflit verbal et/ou physique. Le professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université du Massachusetts, Jon Kabat–Zinn, écrit dans son livre « Au cœur de la tourmente, la pleine conscience » : [Le plus important dans la communication efficace est d’être conscient de vos pensées, de vos sentiments, de vos paroles, de votre langage corporel ainsi que de la situation.]. En coaching, j’invite mes clients à réaliser pour la séance suivante, pendant deux ou trois semaines, une tâche très simple. Je leur demande de noter dans un carnet, les pensées, les sentiments et les comportements qu’ils observent après chaque évènement dérangeant. Chacun d’entre nous pourrait, durant le temps nécessaire, faire la même chose afin de prendre directement conscience de son mode de fonctionnement. Revenons à la situation décrite dans l’introduction. Ce jour là ma vie n’était pas en danger. J’ai tout bonnement voulu maitriser la situation dans le but de répondre à un besoin d’identité présent chez moi à ce moment là, besoin qui se cache également chez certains de mes clients venant me voir avec l’objectif de résoudre des problèmes d’ordre relationnel rencontrés dans leur vie professionnelle et/ou personnelle. J’éprouve une certaine satisfaction à avoir su prendre du recul par rapport à la situation et à mes émotions. En engageant un dialogue, en apparence serein, avec mon interlocuteur, j’ai partagé avec lui mon mécontentement concernant son attitude et ceci sans que les choses ne dégénèrent en conflit.

L’Homme et les autres mammifères utilisent les mêmes parades : la fuite dans le but d’éviter la menace, la lutte pour maîtriser le danger et le repli sur soi afin de passer inaperçus du péril. Dans le rapport aux autres, ces stratégies de défense sont ponctuellement efficaces. Utilisées systématiquement, elles amplifient les problèmes rencontrés lors de nos interactions sociales. Par peur de leurs propres débordements d’émotions et également de ceux des autres, certaines personnes cherchent en permanence à éviter le conflit en s’effaçant. Elles étouffent leurs émotions et finissent par créer un conflit interne qui, à son tour, entraîne des conflits avec les autres. Ainsi s’enclenche le cercle vicieux de la violence. Avez-vous constaté que le fait de réagir pleinement à une provocation n’entache pas votre mémoire ? Avez-vous remarqué que le fait de prendre sur soi les agressions extérieures donne naissance à un conflit qui génère en nous confusion et souffrance émotionnelle ? Voici ce qu’écrit le docteur en psychologie Françoise Kourilsky dans son livre « Du désir au plaisir de changer » : [Nos conflits intérieurs résultent, pour la plupart, d’une opposition, d’une contradiction ou d’une inadéquation entre ce que nous voulons faire et ce que nous faisons, entre ce que nous ressentons et ce que nous décidons.] Dès l’instant qu’il y a division, le conflit apparait.
A l’opposé, d’autres personnes sont en perpétuelle lutte. Elles sont agressives et créent volontairement des conflits afin de gérer les sensations d’insécurité vécues et affirmer leur domination. La psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol écrit dans son livre « Comment apprivoiser son crocodile » : [En état de lutte, la rancœur parle plus que le cœur et l’idée de vaincre est plus essentielle que celle de conquérir.]

Revenons à mon histoire. En fait, il y a eu dans un premier temps entre mon passant curieux ou mon curieux passant, une communication non verbale à travers le regard. Mon intervention a été une tentative, plus ou moins réussie, de métacommuniquer (1). N’ayant aucune certitude concernant la signification de son comportement, j’ai voulu en savoir plus en lui posant la question : « Nous nous connaissons ? ». Le père de l’Ecole Palo Alto, l’anthropologue Gregory Bateson, a montré qu’un message ne se réduit pas à l’information qu’il émet mais comporte deux niveaux appelés « contenu » et « relation ». Ce dernier spécifie le mode relationnel dans lequel doit s’entendre le contenu du message. (2) Cet acte langagier, ce contenu, que j’ai prononcé : « Nous nous connaissons ? » est factuel et n’incite pas à la discussion dans le cas où la réponse est : « Non ! ». J’ai voulu, en utilisant une forme interrogative avec un ton de voix amical, signifier à mon interlocuteur mon intention pacifique, du moins en apparence, de comprendre son attitude. J’ai cependant ressenti de l’énervement dans sa voix. Peut-être était-il tout simplement déjà énervé, ce qui expliquerait son regard très insistant.

Pour métacommuniquer nous utilisons le langage courant, ce qui a pour conséquence de brouiller les deux niveaux de communication. C’est comme le jeu du béret de notre enfance. Deux équipes s’affrontent. Chaque joueur de chaque équipe possède un numéro compris entre 1 et n, n étant le nombre de joueurs par équipe. Lorsque l’organisateur du jeu appelle un numéro, les deux joueurs concernés (un dans chaque équipe) s’élancent dans le but de prendre possession du béret posé au milieu du terrain de jeu sans être touché de la main par l’adversaire. Vous vous souvenez ? Lorsque l’organisateur du jeu annonce le score, il arrive que deux joueurs s’élancent dans le but d’attraper le béret. Prenons par exemple le score de cinq à trois. Pris dans la ferveur du jeu, les deux numéros cinq démarrent instantanément. Les chiffres désignent aussi bien les joueurs que le score ce qui, de temps en temps, génère une certaine confusion dans le jeu. Nous ne sommes pas sur le même niveau logique lorsqu’un chiffre désigne un joueur ou un score. En métacommuniquant, j’ai pris du recul par rapport au langage non-verbal de mon observateur et agi sur la relation. Le contrôle que j’exerçais sur notre échange n’était peut-être pas de son goût, ce qui expliquerait la discussion plutôt tendue qui s’en est suivie. Comme l’indiquent les psychologues-psychothérapeutes Jean-Jacques Wittezaelz et Teresa Garcia-Rivera dans leur livre intitulé « A la recherche de l’école de Palo Alto » : [Métacommuniquer n’est donc pas une panacée pour la résolution des conflits.] Il aurait été certainement plus judicieux de ma part de demander directement à mon observateur quel était son objectif en me regardant avec autant d’insistance ?

Une autre cause du mécontentement de mon observateur peut s’expliquer par le fait qu’il a perçu, consciemment ou non, que derrière mon étonnement pacifique, volontairement affiché, se cachait une toute autre motivation, celle de lui tenir tête créant ainsi involontairement un sentiment de confusion chez lui. C’est comme le petit garçon ou la petite fille qui ne comprend pas la situation qu’il, ou elle vit, lorsque sa mère lui dit qu’elle l’aime alors que l’attitude corporelle de cette dernière lui indique tout le contraire. L’enfant est partagé entre deux sentiments contradictoires qui créent alors en lui un conflit.

Deux personnes entrant en relation, en interaction, sont simultanément actives et passives, émetteurs et récepteurs. Lorsque la relation n’est pas biaisée par un lien de subordination ou affectif, les personnes s’influencent mutuellement dans un rapport de parité qui les rend interdépendantes. Le psychothérapeute et théoricien de la communication, Paul Watzlawick, écrit dans son livre « La réalité de la réalité » : [[…] – le fait qu’une interaction est presque toujours circulaire, la cause produit l’effet et l’effet se changeant en cause pour rétroagir (feed-back) sur la cause initiale – conduit à des visions du monde très différentes.] Comme vous avez pu le remarquer, dans le récit de l’échange que j’ai eu avec mon observateur, j’ai présenté ce dernier comme le principal responsable de la situation. En fait, c’est bien moi qui ai engagé le dialogue. Conscient que nous avons, pour la plupart d’entre nous, une part de responsabilité dans l’apparition d’un conflit, j’ai choisi d’intervenir de manière à satisfaire mon ego et à renforcer mon estime de soi sans provocation de ma part afin de ne pas alimenter la spirale infernale du conflit.

Le psychanalyste Daniel Sibony a mis en forme le concept d’entre-deux dans son ouvrage « Entre-deux : l’origine en partage ». L’auteur consacre dans son livre une section entière au thème de la trahison et de la fidélité. Vivante, la fidélité peut se transformer, entre deux fidélités, en trahison. Par analogie au couple « fidélité-trahison » évoqué par Daniel Sibony, une période de crise peut s’immiscer entre deux périodes de vie. Les conflits sont à l’origine de la transformation des systèmes vivants. Comme l’écrit le docteur en psychologie Françoise Kourilsky dans son livre « Du désir au plaisir de changer » : [Les conflits sont avant tout des appels à l’établissement d’un nouvel équilibre qui, lui-même, porte les germes d’autres équilibres et conflits à venir et ainsi de suite.] Aborder les conflits avec un esprit négatif nous maintient dans une situation de blocage potentiellement destructrice. A l’inverse, avancer dans l’existence en considérant le côté positif des choses nous donne l’opportunité d’évoluer, voire de grandir. Transformer l’énergie gaspillée d’un conflit en énergie créatrice, permet de s’adapter à un environnement qui est, jusque dans la mutation de l’ADN (3) des systèmes qui le composent, en perpétuel mouvement.

 

 

 

(1) Métacommuniquer : parler de ce qui se passe dans la communication.
(2) Propos rapportés par les psychologues-psychothérapeutes Jean-Jacques Wittezaelz et Teresa Garcia-Rivera dans leur ouvrage intitulé « A la recherche de l’école de Palo Alto ».
(3) ADN : acide désoxyribonucléique. Macromolécule biologique présente dans toutes les cellules ainsi que chez de nombreux virus.

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