Sens et perceptions

4 Nov 2017 | | Laisser un commentaire

D’où venons-nous ? Depuis la nuit des temps l’être humain se pose cette question. Certains d’entre nous trouvent une réponse dans une religion, d’autres dans la science et pour certaines personnes dans les deux. Pour la plupart d’entre nous les croyances adoptées sont un moyen d’appréhender le monde qui nous entoure. En général, l’important n’est pas de savoir si une croyance est vraie ou fausse, mais de savoir si au quotidien elle est aidante ou pas. Qui a la prétention de pouvoir affirmer détenir la vérité ? Personnellement, je suis dans l’incapacité de dire si telle ou telle chose est vraie, cependant, il m’arrive parfois de percevoir en mon fort intérieur qu’une chose est fausse. Même lorsque notre croyance s’avère inexacte, nous nous arrangeons pour trouver des éléments qui la confortent. Nous sommes conditionnés dès notre plus jeune âge à retenir certains types d’information et à en ignorer d’autres.

Nos croyances sont des pensées qui conditionnent nos perceptions et interprétations du réel, nos émotions et nos comportements qui, à leur tour, influencent nos raisonnements. Nous construisons nos croyances à partir d’expériences vécues personnellement ou empruntées à d’autres. Sans que nous nous en rendions compte, elles déterminent nos comportements et créent des situations pouvant devenir très vite problématiques. Nos croyances créent une vision partielle et partiale de la réalité, un filtre, qui perturbe notre raisonnement, nous pousse à faire de mauvais choix multipliant nos difficultés. Nos croyances et nos valeurs forment notre identité et contribuent à notre vision du monde. Contrairement à l’idée reçue qu’il existerait une réalité objective, chacun de nous fait, au quotidien, l’expérience du réel à travers le filtre de son ego. Ce dernier est composé de nos pensées, de nos sensations et de nos perceptions. Comme le suggère le physicien, mathématicien et philosophe Heinz von Foerster, il n’existe pas d’objets sans observateurs. Voici ce qu’écrivent à ce sujet la psychologue clinicienne Elisabeth Couzon et la consultante et psychothérapeute Françoise Dorn dans leur livre « La magie des émotions » : [En effet, chacun d’entre nous fabrique une image du monde qui lui est propre à partir des informations perçues par nos cinq sens. On parle de canaux de perception VAKOG : visuel, auditif, kinesthésique (toucher et ressenti), olfactif, gustatif.
Puis cette réalité externe est triée par nos filtres sensoriels, neurologiques, culturels et individuels, liés à notre histoire. Cela nous amène à construire une image du monde qui est aussi unique que nos empreintes digitales !] La perception que nous avons d’un événement n’est pas objective et comme l’indique la psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol dans son livre « Comment apprivoiser son crocodile » : [C’est notre interprétation qu’il convient d’interroger, non l’événement qui, lui, se contente d’être.] Déjà dans l’antiquité, le philosophe Epictète disait : « Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais l’opinion, qu’ils en ont. »

Devons-nous nous fier à nos sens malgré leurs limites ? Nous n’avons pas le choix, ce sont les seules connections que nous ayons avec l’extérieur. Notre cerveau transforme les sensations en perceptions, pensées et mémoires. Nos perceptions partielles de la réalité, teintées de nos interprétations, agissent comme un filtre nous induisant la plupart du temps en erreur. Dans son livre « Le facteur temps ne sonne jamais deux fois » le docteur en philosophie des sciences Etienne Klein fait référence à un phénomène qui pourrait être une illusion pour tous les observateurs que nous sommes : le temps qui passe. Voici ce que l’auteur écrit à ce sujet : [par quel « mécanisme » le temps parvient-il à avancer sans cesse, de façon à maintenir la présence permanente d’un présent… qui n’est jamais le même ? Et grâce à quoi demain finit-il par devenir aujourd’hui ? Dès lors que nous éprouvons le passage du temps, nous ne pouvons pas ne pas supposer que quelque chose le fasse passer. Mais quoi ? S’agit-il d’une entité physique ? Ou serions-nous victimes d’une illusion, d’une apparence ? Et alors d’où nous viendrait cette perception ?] Pour le moment les scientifiques n’ont pas la réponse à la question du temps qui passe. A l’instar d’un fleuve qui coule dans son lit, notre perception du temps nous fait dire que ce dernier s’écoule. Mais si c’est bien le cas, de quoi les berges du temps sont-elles constituées ? A l’origine de ces considérations métaphysiques sur le moteur du temps existe une perception plus concrète du temps : son organisation. Dans son livre intitulé « Au-delà de la culture » l’anthropologue américain et spécialiste de l’interculturel, Edward T. Hall explique que le temps ne se limite pas aux minutes et aux heures : [Le temps n’est pas une « simple convention », comme certains anthropologues anglais voudraient nous le faire croire, mais l’un des systèmes les plus fondamentaux qui ordonnent l’existence, car tout comportement standard a une dimension temporelle et spatiale.] Ces deux dimensions sont étroitement liées comme l’atteste de nombreuses expressions de la langue française utilisant indifféremment les mots « temps » et « espace » comme par exemple, « espace libre » et « temps libre ». L’auteur distingue le « temps monochrone » du « temps polychrone ». Le premier est segmenté et nous apparait comme quelque chose de concret qui s’enfuit ou se gaspille. Le second, caractérisé par la simultanéité de faits multiples, nous semble plus abstrait que le « temps monochrone ». En réalité, le « temps monochrone » est une construction mentale et sociale. Notre rapport au temps change selon notre culture. Le « temps monochrone » trouve son origine dans le développement industriel de nos sociétés. Il a été instauré afin que les personnes puissent se rencontrer facilement, communiquer et travailler en harmonie.

Notre perception visuelle est trompeuse. Lorsque nous voyons un objet, un arbre ou un individu ce n’est pas l’objet, l’arbre ou l’individu lui-même que nous voyons mais une image que nous avons de lui. « La description n’est pas l’objet décrit » dirait le philosophe et scientifique Alfred Korzybski. Nous filtrons les données perçues par nos cinq sens. Notre état émotionnel interne, nos attentes, nos peurs et nos intentions agissent en tant que filtres et orientent à l’instant « t » la perception que nous avons de la réalité. Une émotion n’est pas statique par définition, elle nous traverse et rend ainsi changeante notre perception de la réalité. Comme le précise le docteur en psychologie Françoise Kourilsky dans son livre « Du désir au plaisir de changer » : [Nous ne percevons pas « la » réalité mais « une » réalité parmi d’autres, celle qui nous est perceptible dans la vision du monde qui nous est propre ; mais celle-ci n’est qu’une possibilité parmi d’autres.] Mon rôle en tant que coach est de procéder à des recadrages dans le but d’ouvrir pour mon client le champ des possibles. En coaching, « recadrer » signifie, selon la définition du psychothérapeute et théoricien de la communication Paul Watzlawick, « changer le point de vue perceptuel, conceptuel et/ou émotionnel à travers lequel une situation donnée est perçue pour la déplacer dans un autre cadre qui s’adapte aussi bien et même mieux aux « faits » concrets de la situation et qui va en changer toute la signification. » La métaphore est un excellent outil de recadrage à la condition qu’elle n’aille pas à l’encontre de la vision du monde, des valeurs et des attentes du client. Un bon recadrage crée un effet de surprise bloquant les mécanismes cognitifs habituels.

Notre cerveau n’est pas le seul à déformer la réalité. Lorsque nous contemplons la voûte céleste, ce n’est pas l’univers tel qu’il est aujourd’hui que nous observons mais bel et bien celui qui existait des milliards d’années auparavant, du moins pour les étoiles les plus éloignées de nous, la lumière parcourant des distances phénoménales à une vitesse constante avant d’atteindre notre Terre. Prenons l’exemple du coucher de soleil. La lumière qui émane de l’étoile située au centre de notre système solaire met 8 minutes et 19 secondes avant de nous parvenir ce qui signifie que lorsque nous admirons un coucher de soleil nous voyons un disque rougeoyant qui se trouvait 8 minutes et 19 secondes plus tôt à cet endroit du ciel. Lorsque nous admirons les derniers rayons de soleil de la journée, l’astre de vie a en réalité déjà disparu derrière l’horizon.

L’expression « coucher de soleil » contient en elle-même l’illusion dont la plupart d’entre nous sommes victimes. Durant toute la journée nous voyons le soleil se déplacer d’est en ouest et finir sa course derrière l’horizon. Bien que nous sachions, depuis l’expérience de Foucault réalisée en 1851, que la Terre tourne sur elle-même d’ouest en est, l’expression « coucher de soleil » maintient à notre insu dans nos esprits la croyance erronée de nos aïeux que le soleil tourne autour de la Terre. Le langage verbal est censé représenter le plus fidèlement possible la réalité mais une expression telle que « coucher de soleil » trahit complètement la réalité. La plupart du temps les mots peuvent simplement déformer ou limiter nos perceptions. Comme disait Alfred Korzybski, « La carte n’est pas le territoire » et, dans le cas de l’expression « coucher de soleil », la carte est carrément dessinée à l’envers ! De manière générale nous sommes prisonniers des mots que nous utilisons afin d’exprimer notre vécu sensoriel et émotionnel. « Le mot n’est pas la chose » dirait là encore Alfred Korzybski. Il existe un décalage entre le mot et notre perception car le langage verbal est un niveau de représentation symbolique qui schématise systématiquement ce que nous percevons de notre environnement et de ce fait nos perceptions s’en trouvent filtrées. Cependant, nous avons besoin des mots afin de partager nos expériences. Prenons l’exemple de la neige. La langue française possède moins de cinq synonymes du mot « neige » alors qu’il existe chez les Inuits un vocabulaire de soixante-dix mots pour évoquer cet élément naturel de leur quotidien. L’environnement dans lequel nous évoluons et le vocabulaire permettant de le décrire conditionnent nos perceptions, nos pensées, nos émotions ainsi que notre relation aux autres. Cette tendance que nous avons à classer les choses nous permet en fait d’appréhender le réel. Voici ce que disent à ce sujet les psychologues-psychothérapeutes Jean-Jacques Wittezaele et Teresa Garcia-Rivera dans leur ouvrage intitulé « A la recherche de l’école de Palo Alto » : [Le fait de grouper des choses constitue l’élément le plus profond, le plus indispensable de notre perception et de notre conception du réel.] Afin de détailler leurs propos, les auteurs citent dans leur ouvrage le thérapeute Paul Watzlawick : « […] c’est parce qu’on ordonne le monde en groupe d’éléments ayant en commun une propriété importante ([…]) qu’on donne une structure à ce qui ne serait autrement qu’un chaos, une fantasmagorie ».

Pour la plupart d’entre nous l’inconnu fait peur, nous l’abordons en comparant instantanément ce que nous voyons à ce que nous avons en mémoire. Dans notre soif insatiable de sécurité et de certitude, notre cerveau gèle les choses et empêche notre adaptation aux perpétuels changements de la vie. En fait, c’est entre mémoire et perception, les deux étant liés, que nous construisons nos images. Lorsque vous rencontrez une personne possédant des points de ressemblance avec l’une de vos connaissances, vous oscillez entre mémoire et perception. Vous déplacez inconsciemment sur cet(te) inconnu(e) des sentiments, des pensées et des comportements vécus dans le passé avec quelqu’un de votre entourage. Ce phénomène de reconnaissance survient en réponse à la mémoire et bloque la perception immédiate, celle qui ne dépend pas de nos pensées et qui permet de voir clairement les choses.

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