Le concept d’entre-deux

4 Sep 2017 | | Laisser un commentaire

En ce début septembre, mois de reprise d’activité synonyme de renouveau, je vais vous parler de voyage, d’espace, d’intervalle, de passage, de voie… en un seul mot composé : d’entre-deux. Parler du voyage est une bonne introduction au concept d’entre-deux mis en forme par le psychanalyste Daniel Sibony dans son livre « Entre-deux : l’origine en partage ». Le voyage est un passage, un pont entre l’« ici » et l’« ailleurs ». Qu’est-ce qui nous pousse à partir en vacances ? Qu’est-ce qui nous incite à entreprendre un voyage vers l’inconnu, nous qui avons tant besoin de sécurité ? Est-ce le besoin de nouveauté animant la plupart d’entre nous bien que générant en nous de la peur ? Nous nous sentons à l’étroit dans notre vie quotidienne. Nous avons besoin d’espace, de liberté et de créativité afin de nous adapter aux changements perpétuels de notre environnement. La plupart d’entre nous menons une vie sédentaire, remplie d’habitudes, dans laquelle nous nous sommes épaissis au fil du temps. Nous ne voyons plus la beauté de ce qui nous entoure. Nous avons besoin de nous sentir de nouveau vivants en voyageant à l’instar de nos ancêtres en quête de nouveaux espaces. Les voyages sont-ils un retour à nos origines ? Retour au nomadisme qui remonte aux origines de l’Homme ? Retour à l’Homme originel déconnecté du temps et vivant en parfaite harmonie avec son environnement ? Ou encore, les deux à la fois ?

Ce désir de voyager, présent chez la plupart d’entre nous, est certainement inscrit dans nos gênes. Nos ancêtres ont colonisés toute la planète Terre. Ils étaient poussés d’une part, par la nécessité de découvrir de nouveaux territoires plus abondants en ressources et d’autre part, par la curiosité. Cette soif d’aventure est toujours présente chez l’homme moderne qui aujourd’hui explore l’univers. Tous les vols spatiaux habités ont comme objectif premier le retour sain et sauf de l’équipage sur Terre une fois la mission achevée. La plupart d’entre nous allons loin en vacances en visant également le retour. Une fois rentrés, nous disons majoritairement : « Comme ça fait du bien de se retrouver chez soi ! » même si nous avons passé de fabuleuses vacances à l’autre bout du monde en nous enrichissant au contact de personnes et de cultures que nous sommes tristes de quitter au final. Nous sommes partagés entre deux sentiments contradictoires : la joie et la tristesse. En fait, en allant loin nous créons un entre-deux du voyage, un espace nous permettant de voir clairement tout ce qui constitue ici notre environnent afin de mieux l’apprécier et d’en profiter pleinement. Voici ce qu’écrit à ce sujet Daniel Sibony dans son ouvrage « Entre-deux : l’origine en partage » : [On va loin pour décoller au retour l’opacité des êtres et des choses ; pour faire retour avec une force de rappel ; ou rêver du sans retour – c’est le rêve même d’un voyage originel. Même quand le retour a la couleur de l’impossible, on peut dire que tout voyage vise le retour, pour redonner aux choses cette disposition d’ailleurs ; les aérer ; les soumettre à l’épreuve du vide, d’une certaine fragilité ; les disposer autrement, et peut-être en disposer.] Le voyage trouve son dynamisme dans la volonté de s’éloigner de soi, d’aller au contact de la différence afin de retrouver l’essentiel lors de notre retour à l’origine.

Au premier abord l’« ici » et l’« ailleurs » s’opposent. En fait, la frontière entre les deux n’est pas si tranchée que ça. Nous venons de voir que voyager c’est retrouver ici ce qu’il y a d’ailleurs. Ce que nous qualifions systématiquement « d’opposés » interagissent en réalité entre eux. Le voyage revêt également d’autres formes. Dans son livre « Entre-deux : l’origine en partage » Daniel Sibony évoque d’autres dualités et par conséquent d’autres entre-deux. La vision manichéenne la plus répandue dans notre culture judéo-chrétienne est la notion de bien et de mal. Notre vision du bien et du mal prend sa source dans la façon dichotomique que nous avons de raisonner, en d’autres termes, soit c’est bien ou soit c’est mal, il n’existe pas de nuance à nos yeux. En fait, il y a du bien dans le mal et du mal dans le bien. Prenons le cas de l’entretien de coaching, espace entièrement dédié au client. En tant que coach, je mets en place un cadre permettant à mon client d’atteindre l’objectif fixé d’un commun accord au départ. Mais voilà, dans ma bienveillance, je peux être tenté d’aller à l’encontre du bien de mon client en souhaitant plus que lui. Ma posture m’impose de ne rien vouloir pour mon client, seul responsable du contenu apporté en séance. Montesquieu pensait que la recherche du mieux était un piège fatal à la recherche du bien. Il écrivait : « le mieux est le mortel ennemi du bien ». Cette phrase est à l’origine de la célèbre citation : « le mieux est l’ennemi du bien ». Après cet exemple de mal qui se cache dans le bien, voici une illustration, toujours dans le domaine du coaching, du bien qui se cache dans le mal. En tant que coach je suis bienveillant mais pas toujours complaisant. Pour contrer la résistance au changement de mon client, je suis parfois amené à le confronter. Cet outil de coaching me demande du courage car je dois adopter une posture dite empathique, située entre l’antipathie et la sympathie, ces dernières étant toutes les deux contre productives en coaching. Ce « marquage à la culotte » (expression footballistique) que représente l’écoute empathique, fait jaillir des émotions amenant dans la relation de coaching de la confrontation et par conséquent un éclairage différent, plus adéquat et donc bienfaisant pour mon client. Cette posture empathique est rendue possible par le maintien d’une confiance réciproque. D’une technique pouvant s’avérer désagréable pour mon client, émerge en fait un champ des possibles bénéfique pour lui.

La relation à l’autre est en elle-même un entre-deux. Dans son livre « Comment apprivoiser son crocodile » la psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol résume ce qu’est la relation à l’autre. Pour elle, c’est un espace de liberté et de responsabilité dans lequel chacun amène au plan physique, psychologique et émotionnel une part de lui-même. Cette relation à l’autre s’établit dans une volonté de partage et d’authenticité. Etre en relation, c’est prendre conscience de ce que l’on offre à l’autre tout en respectant ses besoins. Dans la relation les émotions émergent en reflétant le manque de chacun.

Dans son livre « Entre-deux : l’origine en partage » Daniel Sibony évoque un autre entre d’eux très présent dans notre culture judéo-chrétienne. Déjà dans l’antiquité, la mythologie grecque parlait d’un passage entre la vie et la mort. Le professeur de psychologie Olivier Houdé évoque dans son livre intitulé « Histoire de la psychologie » la figure mythologique du « psychopompe », mot d’origine grec signifiant « guide des âmes ». Des personnages comme Hermès et Morphée guident dans l’au-delà l’âme des personnes qui viennent de mourir. Vie et mort sont distincts et en même temps liés. Ils forment à eux d’eux comme une double hélice à l’image de la représentation que nous avons de la structure de l’ADN (1). Imaginez ces deux brins que sont la vie et la mort progressant de concert, séparés par un intervalle pouvant à tout moment se réduire jusqu’à disparaître complétement. Ici aussi, dans le cas du binôme « vie-mort », l’important n’est pas de comprendre ce qui différencie les deux éléments du couple mais de voir ce qui se joue dans l’entre-deux : la vérité de ce qui est. Voici ce qu’écrit Daniel Sibony au sujet de l’entre deux en général : [Le passage entre deux est le paradoxe de la vie même.]. L’intervalle qui existe entre vivre et mourir est une peur qui apparait, par exemple, à l’occasion de la mort d’un autre. Ce dont nous avons peur c’est l’image que nous avons de la mort car en réalité nous ne savons rien d’elle sauf qu’elle est présente à nos côtés tout au long de notre vie. La peur de la mort provoque une peur de la vie qui nous épuise, nous alourdit jusqu’à nous figer.

L’entre-deux du voyage est un déplacement dans l’espace et le temps. Il se situe entre un lieu et un autre. Le point de départ, l’origine, est clairement identifiée ainsi que le point d’arrivée. Plus généralement, l’entre-deux se situe entre une étape et une autre. La difficulté réside alors dans le fait de savoir où l’on se situe car pour aller vers un point B il faut un point de départ A, point où l’on se trouve, en deux mots : une origine. Malheureusement, nous n’avons pas toujours conscience de cette origine et nous restons coincés dans un état d’inactivité. C’est ce que Daniel Sibony appelle « l’entre-deux des chômeurs » qui, du reste, ne concerne pas seulement les demandeurs d’emploi mais également les gens en activité qui ne font rien qui vaille de leur journée. Voici ce que l’auteur écrit à ce sujet : [On ne peut trouver place – c’est la métaphore du « chômeur » – qu’en coupant avec la place antérieure où bien souvent on est placé à son insu, et en transférant l’énergie de cette coupure.] Comme il nous faut connaître notre destination première pour partir en vacances, il nous faut avoir une petite idée du métier que l’on veut exercer pour se donner une chance de trouver un job. Le problème du demandeur d’emploi est qu’il est sans travail, étiqueté à son insu comme chômeur, identifié à son chômage. La déprime du chômeur ne vient pas du fait qu’il est devenu trop vieux pour le marché du travail mais de la situation dans laquelle le regard des autres l’a coincé. Privé de l’envie de s’en sortir, il reste bloqué dans une attitude qui n’est pas sans rappeler celle d’un adolescent qui n’a envie de rien et surtout pas de bouger.

Nous avons vu la nécessité d’avoir une origine pour se déplacer vers un autre point. Pour avoir une origine il faut pouvoir s’en éloigner pour la reconnaître avant de la réintégrer. Il est important d’avoir conscience de ce qui est et de l’accepter pour entreprendre un changement. La plupart du temps nous refusons ce qui est et nous voulons le changer. Un client venant me voir en coaching est dans une situation problématique dont il ignore, du moins consciemment, les différentes solutions envisageables. Dans mon coaching, j’éloigne mon client de cet état présent qu’il estime insatisfaisant en le projetant dans un état futur qu’il désire. Je crée ainsi un entre deux de situations. La situation d’origine est une réalité rejetée alors que la situation future désirée est un idéal sans réalité élaboré par la pensée. En tant que coach mon rôle est de m’assurer que l’objectif de mon client est réalisable. Pour atteindre un but il est important de regarder avec clarté la situation dans laquelle nous nous trouvons car l’intervalle existant entre ce qui est et ce qui devrait être génère de la confusion. C’est pour cette raison que j’utilise en séance différentes techniques de questionnement, de reformulation et de confrontation afin de clarifier avec mon client sa situation qui ne trouve pas de solution à ses yeux. J’incite mon client à prendre du recul afin d’observer sous différents angles ce qui lui pose problème. Fort des nouvelles informations obtenues, il peut reconsidérer les choses.

Pour saisir ce qui est je pose régulièrement à mes clients trois questions. Qu’avez-vous pensé ? Qu’avez-vous ressenti ? Qu’avez-vous fait ? Affronter de face une situation, sans se mentir, en l’embrassant totalement, n’est-ce pas la meilleure façon de voir ce qui est et de trouver ainsi des solutions contribuant à la construction d’une nouvelle réalité ? Ou bien préférez-vous fuir ou utiliser d’autres moyens de défense s’avérant inefficaces à plus ou moins long terme

 

(1) ADN : acide désoxyribonucléique. Macromolécule biologique présente dans toutes les cellules ainsi que chez de nombreux virus.

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