Le sentiment de culpabilité

6 Juin 2017 | | Laisser un commentaire

En tant que coach humaniste je fais souvent référence dans mes articles aux émotions. La psychologue clinicienne Elisabeth Couzon et la consultante et psychothérapeute Françoise Dorn dans leur livre « La magie des émotions » qualifient d’émotions de base, ou primaires, six émotions : la joie, la tristesse, la colère, la peur, la surprise et le dégoût. J’ai écrit récemment un article sur l’optimisme, émotion classée par Elisabeth Couzon et Françoise Dorn dans la catégorie des émotions secondaires. Je vais vous parler dans cet article de la culpabilité, émotion placée par les deux auteurs dans la troisième et dernière famille qu’elles nomment émotions sociales. Ces dernières sont composées d’émotions primaires, à l’instar des coloris obtenus à partir du mélange des couleurs primaires pour utiliser une belle métaphore.

Le dictionnaire « Larousse » définit la culpabilité dans les termes suivant : [Sentiment de faute ressenti par un sujet, que celle-ci soit réelle ou imaginaire.] La honte, considérée aussi comme une émotion sociale, précède souvent la culpabilité, les deux sont liées. Le même dictionnaire définit de trois manières différentes la honte :

[1. Sentiment d’abaissement, d’humiliation qui résulte d’une atteinte à l’honneur, à la dignité.

2. Sentiment d’avoir commis une action indigne de soi, ou crainte d’avoir à subir le jugement défavorable d’autrui.

3. Sentiment de gêne dû à la timidité, à la réserve naturelle, au manque d’assurance, à la crainte du ridicule, etc., qui empêche de manifester ouvertement ses réactions, sa manière de penser ou de sentir.]

La honte génère un sentiment d’humiliation face au jugement des autres et à celui que nous portons sur nous-même. Elle est liée à la relation aux autres au même titre que la jalousie, la timidité, l’envie, toutes des émotions sociales. La culpabilité dépend de notre propre système de valeurs dans lequel intervient la notion subjective du « bon » et du « mauvais ». Elle est attachée à la prise de conscience que nos actes et comportements ne sont pas en accord avec notre éthique. Nos émotions sociales dépendent fortement de notre instruction et de notre culture.

Avant d’explorer les différentes interactions que nous entretenons avec notre entourage, penchons-nous tout d’abord sur la relation que nous entretenons avec nos propres émotions. Comment accueillons-nous nos émotions ? Souvent, elles ne sont pas les bienvenues, qu’elles soient qualifiées de « négatives » dans le cas de la tristesse ou de la colère… ou de « positives » dans le cas de la joie ou de l’affection… Notre éducation ne nous incite pas à exprimer en public nos émotions. « Les petites filles ne se mettent pas en colère et les garçons ne pleurent pas », disent fréquemment les parents à leurs enfants. Conditionnés depuis notre plus jeune âge, nous faisons nos premiers pas dans le monde professionnel en contrôlant déjà, par l’entremise d’injonctions parentales, la plupart de nos émotions. Sur cette base de pensées individuelles s’établissent, parallèlement au règlement intérieur de l’entreprise, des injonctions collectives implicites interdisant à tout à chacun d’afficher en public sa tristesse ou sa joie… Les compétences techniques sont recherchées et appréciées. Les émotions, à l’exception de la colère, sont tolérées. Les débordements d’émotion sont prohibés car socialement inacceptables. Il n’est pas rare que des personnes aillent se cacher dans les toilettes pour pleurer, que d’autres expriment leur joie lors de rencontres organisées entre collègues ou que certains évacuent leur colère sur la route ou dans la pratique d’un sport.

La psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol écrit dans son livre « Comment apprivoiser son crocodile » : [Eprouver des émotions, toutes sortes d’émotions, des plus exaltées aux plus négatives et douloureuses est donc normal. S’en culpabiliser ne fait qu’augmenter leur poids.] Etre traversé par une émotion est un phénomène naturel qu’il est préférable d’accepter plutôt que de combattre. Le sentiment de culpabilité que nous éprouvons vis-à-vis de nos pensées et de nos émotions nous incite à masquer ces dernières et à leur conférer ainsi une importance que dans les faits elles ne possèdent pas. Avant d’accueillir avec bienveillance une émotion, nous devons prendre conscience de son existence, puis l’identifier en tentant de la nommer et enfin l’embrasser totalement afin qu’elle disparaisse après avoir rempli son rôle de dispositif d’alarme en nous renseignant sur le fait qu’il se passe quelque chose en nous.

Nous avons vu dans l’un de mes articles précédents intitulé « Insécurité, colère et violence » que les émotions nous veulent du bien. Elles nous informent sur nos besoins de sécurité, d’identité et de réalité d’être. Voici ce qu’écrit le docteur en psychologie Carl Rogers dans son livre « Le développement de la personne » à propos de l’acceptation de nos émotions : [Lorsque le client est capable de déverser dans tout ce qu’elles contiennent d’angoisse, de violence, de désespoir accumulés, les émotions qu’il a ressenties, et lorsqu’il accepte ces sentiments pour siens, alors ceux-ci perdent leur virulence.] Libres de circuler, les émotions s’évanouissent comme elles sont apparues instantanément. Contenues, elles nous portent préjudice. Carl Rogers écrit à ce sujet dans son livre « Le développement de la personne » : [Quand une personne s’abrite derrière un masque, derrière une façade, ses sentiments inexprimés s’accumulent jusqu’au point explosif et éclatent alors pour un rien.] Dans l’interaction l’autre sert, parfois à son insu, de déclencheur d’un débordement d’émotions disproportionné par rapport à la situation provoquant ainsi l’incompréhension de chacun des locuteurs. Pour illustrer mes propos, voici ce qu’écrit dans son même ouvrage Carl Rogers au sujet d’un déchaînement de colère : [Une explosion de colère à propos d’une contrariété dans les rapports peut, en fait, représenter les sentiments refoulés ou niés résultant de dizaines de situations semblables. Mais dans le contexte où elle s’exprime, elle est déraisonnable et par conséquent on ne la comprend pas.]

Dans mon article « Insécurité, colère et violence » nous avons vu que sur le plan psychologique comme physique, notre système de défense réagit automatiquement en nous ordonnant, suivant la situation vécue et notre personnalité, de fuir, de lutter ou encore de se replier sur nous-même. Nous sommes victimes de nos automatismes et pour nous en libérer nous devons être conscients des émotions qui nous traversent et des sentiments qui nous habitent. Voici ce qu’écrit à ce sujet le professeur émérite de médecine Jon Kabat-Zinn dans son livre « Au cœur de la tourmente : [Si vous avez conscience de vos sentiments en tant que sentiments, il devient alors possible de sortir des modes passif et hostile qui émergent si automatiquement quand vous vous sentez provoqué ou menacé.] Les émotions ne sont ni bonnes ni mauvaises, elles « sont », tout simplement. Confrontés aux jugements des autres et au censeur qui habite la plupart d’entre nous, nous n’avons pas toujours la force d’accepter nos émotions sans culpabiliser.

Les émotions ne nous renseignent pas uniquement sur nos besoins. Elles ont également une autre fonction : perçues chez l’autre, elles nous permettent de comprendre les besoins de notre interlocuteur et d’adapter ainsi notre communication. Dans la relation à l’autre, nous ne sommes pas tenus de tout accepter. Nous avons la liberté de dire non ou stop, sans risquer de froisser l’autre dès l’instant que nous sommes au clair avec nos émotions et respectueux de notre interlocuteur et de ses besoins. Le médecin psychiatre François Balta et le directeur au groupe Cegos Jean-Louis Muller ajoutent à ce sujet dans leur livre intitulé « La systémique avec les mots de tous les jours » : [Si nous sommes responsables de ne pas tenir compte des réactions que nous suscitons, de notre « rigidité », nous avons à l’assumer en tant que « décision » ou au moins en tant que « notre position » et à en subir les conséquences. Mais modifier une action nécessaire et qui nous semble juste par crainte d’une éventuelle réaction de culpabilisation ne peut être sain pour la relation.] En tant qu’acteur de notre vie, nous sommes responsables de nos choix et de nos actions. Catherine Aimelet-Périssol précise dans son ouvrage « Comment apprivoiser son crocodile » : [Souvent et à juste titre, sont rapprochés les termes « culpabilité » et « responsabilité », pour mieux les différencier : le premier accuse et entraîne une condamnation et une peine, le second restitue ce qui nous appartient, nous reconnaît auteurs et donne du poids à nos actes et à leurs conséquences. Le premier réduit l’être à son acte, le second inscrit son acte dans un champ de possibles changements. Le premier est un palliatif, le second un moteur, un fil conducteur.] Cependant, pour certaines personnes désireuses de plaire, de faire plaisir ou avec une faible estime de soi, dire non, ou stop, provoque chez elles un malaise, un sentiment de faute. Souvent, elles ont besoin de justifier leur décision pour se sentir mieux. Ici apparaît une autre notion qui va de pair avec la culpabilité : l’autojustification. Comme l’indique Catherine Aimelet-Périssol dans son même ouvrage : [Evidente pour ce qui est de nos arguments, peu convaincante quand il s’agit de ceux des autres, l’autojustification n’a d’autre objectif que confirmer à nos propres yeux le bien-fondé de nos réactions de défense.] Certaines personnes peuvent ressentir de la culpabilité, du remords, après avoir causé du tort à d’autres. Plus généralement, la culpabilité est une émotion que nous ressentons lorsque nous regrettons d’avoir fait quelque chose qu’il ne fallait pas faire mais aussi lorsque nous regrettons de ne pas l’avoir fait et d’être passé à côté de « L »’occasion.

Quels sont les autres cas de figures dans lesquels le sentiment de culpabilité apparaît ? Le psychologue américain Albert Ellis, père avec le psychiatre américain Aaron Beck des approches cognitivo-comportementales, a identifié chez ses patients plusieurs processus de pensées qu’il qualifie de dysfonctionnels comme l’auto-injonction signifiant : [s’assigner systématiquement des impératifs]. Voici ce qu’écrivent à ce sujet le psychologue clinicien Patrick Amar et la psychologue clinicienne Silvia André dans leur livre « J’arrête de… stresser ! » : [Les « je dois » et les « il faut que » : tendance tyrannique à essayer de se motiver comme s’il fallait se battre ou se punir pour se convaincre de faire quelque chose, ce qui amène un sentiment de culpabilité ainsi que beaucoup de stress.] Ce message « sois parfait » traduit une recherche de perfection et provoque de l’insatisfaction, de l’irritabilité et même de la colère face aux erreurs. La perfection permanente évite le reproche et la culpabilité d’avoir mal fait. D’après les deux auteurs, la culpabilité et la honte sont deux signaux émotionnels et psychologiques de l’état de stress. Le tabagisme important et la constipation sont, respectivement, les signaux comportementaux et physiques accompagnant la culpabilité et la honte.

Le regard des autres, notre difficulté à faire face à nos besoins et à ceux de notre famille, notre basse estime de soi, notre insatiable volonté de réussite et de réalisation provoquent également chez nous de la culpabilité. N’oublions pas la pauvreté, la faim et la maladie qui touchent certains de nos semblables à travers le monde. Ces fléaux font naître chez certaines personnes un fort sentiment de culpabilité à l’instar d’un(e) survivant(e) d’une catastrophe qui se demande « pourquoi moi ? ».

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